Vous portez un chronographe suisse ? Retournez-le, ouvrez le fond (enfin, demandez à votre horloger, pas au tournevis de la cuisine) : il y a de bonnes chances qu’un module Dubois Dépraz se cache sous le cadran. Depuis 1901, cette maison familiale de la Vallée de Joux fournit des complications additionnelles, chronographes et calendriers en tête, à plus de cinquante marques. La liste des clients reste confidentielle, mais Audemars Piguet ne s’en cache pas pour sa Royal Oak Offshore. Et en 2019, après 118 ans passés à fabriquer des modules, la maison a présenté son premier chronographe intégré, le DD540.
1901 : naissance dans la Vallée de Joux
L’histoire commence avec Marcel Dépraz, qui fonde sa propre société après avoir travaillé chez Aubert & Fils sur des montres à complications. Il se spécialise vite dans les chronographes et fournit Breitling, Excelsior ou Minerva. En 1910, son demi-frère Marius Guignard crée une seconde entité, dédiée à la fabrication de composants. Dans les années 1930, Reynold Dubois, gendre de Marcel, rejoint l’affaire, et les deux noms finissent par n’en faire qu’un.
En 1937 arrive le calibre 48, un chronographe 13¼ lignes livré à plus de 3,5 millions d’exemplaires au fil des décennies. Mais le grand moment se joue à la fin des années 1960, quand Heuer-Leonidas, Breitling, Büren et Dubois Dépraz s’associent pour mettre au point l’un des tout premiers chronographes automatiques. Le cahier des charges est rédigé par Gérald Dubois et Hans Kocher, de Büren : un mouvement de base Büren à micro-rotor, coiffé d’un module chronographe Dubois Dépraz. Le Calibre 11 est dévoilé en 1969, la même année que le Zenith El Primero et le Seiko 6139, et il équipe des Heuer, des Breitling et des Hamilton devenues cultes. Qui a gagné la course ? Les trois camps revendiquent encore la victoire, et je me garderai bien d’arbitrer.

Le module 2000 et la renaissance mécanique
La crise du quartz aurait pu emporter Dubois Dépraz. La maison tient bon en se diversifiant dans la micromécanique, sans lâcher l’horlogerie. Le renouveau arrive au début des années 1980 avec le module chronographe 2000, qui devient un pilier de la production. Le principe : prendre un mouvement de base, aujourd’hui typiquement un ETA 2892 ou un Sellita SW300, et poser par-dessus un module de complication. Pour une marque, c’est une liberté considérable : on déplace les compteurs, on change d’affichage, on ajoute une fonction, sans redessiner tout le mouvement.

Modulaire contre intégré : le grand débat
Dans un chronographe intégré (le Zenith El Primero ou le Rolex 4130, par exemple), les fonctions chronographe font partie de l’architecture même du mouvement. Dans un chronographe modulaire, le chronographe est un étage ajouté sur un mouvement existant. Un peu comme une surélévation sur un pavillon de banlieue : c’est plus rapide et moins cher, mais la maison n’avait pas été dessinée pour ça.
Les puristes ont longtemps fait la moue. Les frères Dubois répondent sans détour qu’un mouvement intégré est figé, alors que le modulaire permet de jouer avec les emplacements, les affichages et les complications pour coller exactement à la demande du client. Plus de cinquante marques, souvent haut de gamme, leur donnent raison. L’exemple le plus parlant reste Audemars Piguet : la Royal Oak Offshore chronographe a longtemps battu au rythme du calibre 2126/2840, un mouvement de base automatique (sorti des ateliers de Jaeger-LeCoultre) coiffé du module chronographe 2840 fabriqué par Dubois Dépraz au Lieu, puis du 3126/3840 quand la base a changé. Vous trouvez ça moins noble ? Allez le dire aux collectionneurs d’Offshore.

Le catalogue de modules donne le tournis : quantièmes perpétuels, calendriers annuels, phases de lune, GMT, heures universelles, heures sautantes, secondes rétrogrades et plusieurs variantes de chronographes. Côté gouvernance, c’est la quatrième génération qui tient la maison : Pierre Dubois, directeur général, a rejoint ses frères Jean-Philippe et Pascal à la tête de l’entreprise en 2017.
Le DD540 : du module au mouvement complet
En 2019, pour les cinquante ans du Calibre 11, Dubois Dépraz franchit le pas. Le DD540 est un chronographe intégré à roue à colonnes et embrayage latéral, à remontage automatique, avec fonction flyback et indicateur de réserve de marche. Plus question de module posé sur un mouvement existant : c’est un calibre complet, fait de 403 pièces assemblées en 156 composants.
Sur la fiche technique : 32 mm de diamètre, 6,6 mm d’épaisseur, 51 rubis, 4 Hz et plus de 72 heures de réserve de marche. Les fonctions : heures, minutes, petite seconde, chronographe flyback à trotteuse centrale, compteur concentrique des 12 heures et 60 minutes, date instantanée par guichet et réserve de marche. Pour les essais, Dubois Dépraz annonce plus de 6 000 départs et arrêts du chronographe, plus de 3 000 actionnements du flyback et environ 5,2 millions de tours de masse oscillante sur simulateur.
Ce compteur concentrique mérite qu’on s’y arrête. Sur la plupart des chronographes, minutes et heures écoulées occupent deux sous-cadrans distincts. Ici, deux aiguilles tournent sur un même axe, ce qui libère de la place sur le cadran au prix d’une construction plus délicate. Côté prix, Dubois Dépraz annonçait en 2023 un chronographe flyback intégré à partir de 3 300 CHF. Ce n’est pas donné pour un mouvement nu, mais pour une marque qui veut un vrai chronographe intégré sans développer le sien, c’est une proposition crédible.

Le calendrier annuel DD6000
La même année, Dubois Dépraz présente le DD6000, un module de calendrier annuel prévu pour une base ETA 2892A2 ou Sellita SW300, et adaptable sur demande à des mouvements manufacture. Le calendrier annuel distingue seul les mois de 30 et 31 jours : une seule correction par an, fin février. Celui-ci joue la sobriété avec un guichet de date et une indication du mois, par guichet ou par aiguille. Il existe en 30 ou 32 mm de diamètre, pour 4,90 mm d’épaisseur avec le mouvement de base. C’est le genre de complication qui permet à une marque de se distinguer sans développer son propre calibre.
Les petites marques suivent aussi. Farer, maison britannique connue pour ses cadrans colorés, a présenté fin 2022 sa Chrono-Classic animée par le DD2022, un autre calibre chronographe de Dubois Dépraz, avec 43 heures de réserve de marche, pour un peu plus de 2 000 livres. Preuve que le savoir-faire de la Vallée de Joux ne se cantonne pas aux montres à cinq chiffres.

Quatre sites et quelque 430 collaborateurs
En 2023, Europa Star comptait environ 430 collaborateurs répartis sur quatre sites de production dans la Vallée de Joux. La maison fabrique presque tout elle-même, à l’exception des assortiments, fournis par Nivarox, et des rubis. Ses lignes de micro-décolletage traitent plusieurs millions de composants par an, avec des axes et des pignons taillés à un ou deux microns près.
La même année, la maison annonçait la suite : le DD545 (compteurs heures et minutes séparés), le DD570 (automatique flyback avec mois à aiguille et tourbillon) et le DD580 (automatique flyback avec quantième perpétuel à aiguilles), en plus du module de quantième perpétuel DD56000. Elle évoquait même un mouvement de base trois aiguilles « dans les mois ou les années à venir ». S’il voit le jour, le spécialiste du module sera devenu motoriste à part entière.
Pour aller plus loin, le reportage d’Europa Star sur la maison vaut la lecture, et si vous voulez comprendre ce qui se passe sous la masse, notre article sur le fonctionnement d’un mouvement automatique pose les bases. La prochaine fois que vous admirerez un chronographe suisse, demandez-vous qui a fabriqué le module. Il y a de bonnes chances que la réponse soit au Lieu.
Les autres motoristes de la série : Nivarox-FAR, Sellita, Kenissi, Miyota, Seiko Instruments, La Joux-Perret, Concepto, Vaucher, ValFleurier, LTM, Agenhor, Le Cercle des Horlogers, Chronode, Schwarz Etienne, France Ebauches, SilMach.




