Vous pouvez retourner la moitié – et encore je suis sympa – des montres mécaniques suisses vendues entre 500 et 5 000 euros, il y aura de grandes chances pour que vous tombiez sur un mouvement Sellita. Le nom ne figure presque jamais sur le cadran et rarement sur le mouvement lui-même d’ailleurs, et pourtant l’entreprise située à Crêt-du-Locle, sur les hauteurs de La Chaux-de-Fonds, est devenue en vingt ans le premier fournisseur de mouvements mécaniques pour les marques extérieures au Swatch Group : environ 1,5 million de calibres par an, dont quelque 800 000 SW200-1 en 2024. Un géant discret, bâti sur une crise que personne n’avait vue venir, et sur l’obstination d’un homme.
Cet article ouvre notre série sur les motoristes, ces fabricants de mouvements qui font tourner l’industrie sans jamais signer les cadrans. Vous y trouverez aussi Kenissi, le motoriste né chez Tudor, le japonais Miyota et l’atelier de haute horlogerie Schwarz Etienne.

Au sommaire
De l’établi de Pierre Grandjean à l’empire de Miguel García
Sellita naît en 1950 à La Chaux-de-Fonds, fondée par Pierre Grandjean. Pendant un demi-siècle, la maison fait un métier sans gloire mais essentiel : elle assemble et règle des mouvements pour le compte d’ETA, le grand motoriste de ce qui deviendra le Swatch Group. ETA fournit les pièces, Sellita les transforme en calibres prêts à l’emploi pour les marques. Un sous-traitant parmi d’autres, dont personne – en dehors des gens du métier bien sûr – ne connaît le nom.

Le personnage clé arrive en 1987. Miguel García, immigré espagnol arrivé en Suisse en 1971, entre chez Sellita par la petite porte. Il en devient directeur 10 ans plus tard en 1997, puis rachète l’entreprise en 2003, à un moment où beaucoup l’auraient plutôt vendue. Car l’orage gronde depuis un an.
ETA ferme le robinet, la COMCO arbitre
En 2002, Nicolas Hayek annonce que le Swatch Group va cesser progressivement de livrer ses ébauches, ces mouvements en kit que des assembleurs comme Sellita terminent pour les marques. Le patron du groupe en a assez, dit-il, de nourrir des concurrents qui n’investissent pas. Pour toute l’industrie, c’est un séisme : ETA fournit alors l’essentiel des mouvements mécaniques du pays.
La Commission de la concurrence (COMCO) s’en mêle, freine, négocie. Il faudra attendre l’accord amiable de 2013 pour fixer les règles : ETA doit continuer à livrer ses clients historiques, mais avec des quantités en baisse progressive jusqu’à fin 2019. En juillet 2020, la COMCO renonce à imposer de nouvelles obligations, estimant que le marché a réagi à peu près comme prévu. Depuis, ETA choisit librement ses clients mais réserve surtout l’essentiel de sa production aux marques du groupe.

Sellita a su lire la situation avant tout le monde. Les brevets de l’ETA 2824 étant tombés dans le domaine public, l’entreprise se met à fabriquer ses propres versions des calibres qu’elle assemblait depuis des décennies. Le SW200 reprend l’architecture du 2824, le SW300 celle du 2892, le SW500 celle du fameux Valjoux 7750. Pas des copies approximatives mais des mouvements aux cotes compatibles, qui s’installent dans les mêmes boîtes et se réparent avec les mêmes habitudes. Pour les marques privées des mouvements ETA qui animaient autrefois leurs montres, c’est une bouée qui tombe à pic. Pour les horlogers, c’est aussi un soulagement. Et Sellita ne s’est pas contentée de cloner, loin de là. Réserves de marche allongées, variantes multipliées, et désormais des évolutions qui n’ont plus d’équivalent chez ETA. Le « motoriste » a su innover pour ses clients.

Sellita aujourd’hui : une affaire de famille devenue industrie
Le siège du Crêt-du-Locle se reconnaît de loin : deux bâtiments reliés par une passerelle suspendue en forme de montre. On y trouve l’assemblage des sous-ensembles, le pierrage, l’assemblage final, l’emboîtage, la logistique, et même Sellita Engineering, qui conçoit les lignes de production maison. L’entreprise emploie environ 850 personnes selon les chiffres communiqués en 2023, contre 250 en 2014. Belle progression ! En 2023, Miguel García a reçu le Prix Gaïa du Musée international d’horlogerie, dans la catégorie esprit d’entreprise, pour avoir bousculé l’ordre établi de la fabrication de mouvements. On ne pourra pas dire que ce n’était pas mérité.
Autour du vaisseau amiral gravite un petit groupe : Helios pour le décolletage dans le Jura bernois, Technicor pour la décoration et les traitements galvaniques aux Breuleux (absorbée par Sellita Watch Co en juillet 2026, selon le registre du commerce), AMT à Granges pour les mouvements plus haut de gamme et sur mesure, et Gurofa, à Glashütte en Allemagne, pour les platines et les ponts. Côté gouvernance, rien n’a changé sur le fond : Sellita reste une entreprise privée, dont Miguel García est le propriétaire, plusieurs membres de la famille García Segovia figurant parmi les signataires au registre du commerce. Pas de groupe ni de fonds d’investissement au-dessus. Dans une industrie où tout finit par appartenir à quelqu’un d’autre, c’est presque une anomalie.


Les calibres Sellita à connaître
Sellita revendique onze familles de calibres. Inutile de les apprendre par cœur ; voici celles que vous croiserez réellement, avec leur équivalent ETA quand il existe. Si certains termes vous arrêtent, le petit lexique horloger et notre explication du fonctionnement d’un mouvement automatique vous aideront.
- SW200-1 : automatique heures, minutes, secondes, date. Architecture de l’ETA 2824-2, 25,6 mm de diamètre, 4,6 mm d’épaisseur, 26 rubis, 4 Hz, 38 à 41 heures de réserve selon les versions. Le best-seller, celui qu’on trouve partout.
- SW200-2 Power+ : présenté en février 2026, il reprend les dimensions du SW200-1 (donc les mêmes boîtes) mais redessine l’essentiel de ses composants internes pour atteindre 65 heures de réserve, toujours à 4 Hz. Il est appelé à remplacer progressivement le SW200-1.
- SW220-1 : la version jour-date, équivalent de l’ETA 2836-2.
- SW300-1 : l’équivalent de l’ETA 2892-A2, plus fin (3,6 mm) et mieux fini, apprécié pour les montres habillées. Sa réserve est passée de 42 à 56 heures en 2021 grâce à un nouveau barillet.
- SW330 : la déclinaison GMT de la base SW300, équivalent de l’ETA 2893.
- SW500 et SW510 : chronographes automatiques sur l’architecture du Valjoux 7750 (tricompax pour le SW500, bicompax pour le SW510), robustes, épais (7,9 mm pour le SW500) et faciles à entretenir.
- SW210-1 : mouvement à remontage manuel, pour ceux qui aiment remonter leur montre le matin.
Chaque calibre existe en plusieurs qualités (Standard, Élaboré, Top ou Premium, et Chronomètre certifié COSC), qui se distinguent par les matériaux, la finition et le réglage. Deux montres « équipées du SW200-1 » peuvent donc cacher des mouvements sensiblement différents. Demandez toujours la qualité.

Ils battent au rythme de Sellita
Sellita fournit des centaines de marques, des grands noms suisses aux jeunes indépendants. Beaucoup rebaptisent le calibre et le décorent à leur façon, ce qui n’a rien de honteux tant qu’on ne parle pas de « manufacture ». Quelques exemples parmi les plus connus :
- Oris : le calibre 733 de l’Aquis ou de la Divers Sixty-Five est un SW200-1 au rotor rouge. Chez Ocarat ou Lepage.
- TAG Heuer : les Calibre 5 et 7 reposent, selon les séries, sur une base ETA ou Sellita. Chez Lepage.
- Baume & Mercier : Sellita dans les Clifton automatiques classiques, à ne pas confondre avec les Baumatic, qui ont leur propre calibre maison. Chez Lepage ou Ocarat.
- Bell & Ross : le BR-CAL.302 des BR 03 et BR V2 est un SW300-1. Chez Lepage.
- Raymond Weil : fidèle client pour ses automatiques. Chez Lepage.
- Sinn : la 104 et bien d’autres. Chez Ocarat.
- Junghans : sur plusieurs Meister automatiques. Chez Ocarat.
- Yema : sur une partie de la collection, à côté de ses calibres maison. Chez Ocarat.
- Et aussi : Christopher Ward, Squale, Formex, Doxa, Nivada Grenchen, certains Montblanc, ou Norqain, qui panache Sellita et Kenissi selon les modèles.

Ce qui frappe, c’est l’amplitude : le même moteur, à peu de chose près, anime une plongeuse à 1 500 euros et une montre habillée trois fois plus chère. La différence se joue ailleurs, dans la boîte, le cadran, la finition et le nom. Savoir ce qu’il y a dedans, c’est simplement acheter en connaissance de cause.
Des montres équipées d’un Sellita
Une liste de marques ne se porte pas au poignet. Voici donc quatre montres dont j’ai vérifié le calibre, du SW200-1 au SW300-1 en passant par le SW220-1 : quatre façons très différentes d’habiller le même moteur, ou presque, et quatre prix qui racontent chacun leur histoire.
ORIS

Divers Sixty-Five 40 mm
Le cas d’école : un SW200-1 rebaptisé calibre Oris 733, rotor rouge compris, dans la réédition d’une plongeuse de 1965 au verre bombé. Vous payez le dessin et la boîte, pas le moteur, et c’est très bien ainsi.
Acier 40 mm, calibre Oris 733 (base SW200-1), étanche à 100 m
Autour de 2 000 à 2 500 € selon la version
SINN

104 St Sa I
La montre de pilote allemande dans ce qu’elle a de plus honnête : lunette tournante, cadran d’une lisibilité militaire et un SW220-1 pour le jour et la date. Probablement le meilleur rapport sérieux-prix de ces quatre-là.
Acier 41 mm, calibre SW220-1, jour et date, étanche à 200 m
1 490 € (prix Sinn)
BELL & ROSS

BR 03 Black Matte 41 mm
Le carré de cockpit en céramique noire, et dedans un BR-CAL.302-1, autrement dit un SW300-1 retravaillé dont la réserve passe à 54 heures. La preuve que Sellita ne sert pas qu’aux montres d’entrée de gamme.
Céramique 41 mm, calibre BR-CAL.302-1 (base SW300-1), 54 h de réserve, étanche à 100 m
4 300 €
FREDERIQUE CONSTANT

Classics Index Automatic
Une montre habillée de 40 mm au cadran guilloché, animée par le calibre FC-303, base SW200. Le classicisme genevois sans la facture qui va d’ordinaire avec.
Acier 40 mm, calibre FC-303 (base SW200), 38 h de réserve
1 150 €

FAQ sur Sellita
Quelle est la différence entre Sellita et ETA ?
ETA appartient au Swatch Group et fournit d’abord les marques du groupe. Sellita est indépendante. Historiquement, elle assemblait des mouvements ETA ; depuis le milieu des années 2000, elle fabrique ses propres calibres, dont beaucoup reprennent les cotes des ETA équivalents et sont donc interchangeables avec eux.
Quelle est la précision d’un SW200-1 ?
Elle dépend de la qualité choisie par la marque. Une version Standard peut dériver d’une douzaine de secondes par jour ; une version Premium bien réglée fait nettement mieux, et une version certifiée COSC doit tenir entre -4 et +6 secondes par jour lors des tests.
Combien coûte un mouvement Sellita ?
Sellita ne publie pas de tarifs. Le prix dépend du calibre, de la qualité et des volumes commandés, et ne représente qu’une fraction du prix de la montre finie. Méfiez-vous des chiffres qui circulent en ligne : ils mélangent souvent prix de gros, prix de pièces détachées et prix de revendeurs.
Sellita produit-elle des chronographes ?
Oui : les familles SW500 et SW510 reprennent l’architecture du Valjoux 7750, avec leurs propres évolutions. Pour ne pas confondre chronographe et chronomètre, lisez Chronomètre VS Chronographe.
Où sont fabriqués les mouvements Sellita ?
L’assemblage se fait au Crêt-du-Locle, près de La Chaux-de-Fonds, avec des composants produits par les filiales du groupe dans l’Arc jurassien et, pour une partie des platines et des ponts, par Gurofa à Glashütte.
Quelles sont les alternatives à Sellita ?
ETA pour les marques du Swatch Group, Kenissi pour des calibres plus haut de gamme, Miyota pour qui accepte de sortir du Swiss Made, et une poignée d’ateliers comme Schwarz Etienne pour le haut du panier.
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