MONTRES HOMME

Chronode

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Chronode n’est pas un fabricant de mouvements peu ordinaire. Pas de catalogue sur étagère, pas de production en grande série, pas de clones d’ETA. L’entreprise, basée au Locle, conçoit des mouvements exclusifs, développés de A à Z selon les spécifications de chaque client. Et quand on regarde la liste des collaborations (Harry Winston Opus X, Hermès L’Heure de la Lune, Czapek Quai des Bergues, HYT H1, MB&F Legacy Machine N°1, MCT Sequential One, Cyrus Klepcys, Breva Génie 01, Urban Jürgensen P8), on comprend qu’on n’est pas dans la même galaxie que les fournisseurs de calibres industriels. Chronode, c’est l’accélérateur d’idées de l’horlogerie contemporaine.

Jean-François Mojon : de l’IWC à l’indépendance

L’homme derrière Chronode, Jean-François Mojon, a passé une décennie chez IWC entre 1995 et 2005, où il débordait d’idées. Trop d’idées, même : ses propositions ne correspondaient pas toujours à l’identité de la marque. Il se sentait de plus en plus frustré par le manque de débouchés créatifs et de plus en plus tenté de voler de ses propres ailes. En 2005, il se lance. Le timing est parfait : l’industrie horlogère est en pleine effervescence créative, les marques boutiques émergent, les complications conceptuelles sont à la mode. La décision du Swatch Group de restreindre la fourniture de mouvements aux marques tierces oblige justement les indépendants à innover, et le secteur a besoin d’ingénieurs capables de transformer des concepts fous en mécanismes fonctionnels. Mojon, avec son expérience en ingénierie micromécanique, est idéalement placé.

Le coup de projecteur arrive en 2010 avec le Harry Winston Opus X, un tour de force mécanique où les indicateurs d’heures, de minutes et de secondes sont montés sur une plateforme qui effectue un tour complet en 24 heures, le tout animé par un train d’engrenages planétaires qui maintient l’orientation des affichages constante quelle que soit la position de la plateforme. Une indication de second fuseau horaire de 24 heures court sur la périphérie, et la réserve de marche de 72 heures s’affiche linéairement au dos. La même année, Mojon décroche le prix du Meilleur Horloger Concepteur au Grand Prix d’Horlogerie de Genève. De quoi propulser une aventure entrepreneuriale.

Ci-dessous : le Harry Winston Opus X

Un modèle unique : l’exclusivité systématique

Ce qui distingue Chronode de tous les autres fournisseurs de mouvements, c’est que chaque produit est développé exclusivement pour un seul client. Le catalogue interne de Chronode n’en est d’ailleurs pas vraiment un : les mouvements de base de la maison, comme le C101 (manuel, sept jours de réserve, lancé en 2014) ou le C102 (automatique, 4 Hz, 60 heures de réserve), sont systématiquement personnalisés, augmentés de modules additionnels ou de transformations qui les rendent uniques. Particularité rare dans l’industrie : Chronode propose ces calibres à l’unité, ce qui est rigoureusement impossible chez les mastodontes du mouvement, qui imposent tous des volumes minimaux de commande. Quand un projet part vraiment de la page blanche, ce qui est le cas pour les créations les plus innovantes, Chronode se décrit comme un « accélérateur d’idées » : le point de départ peut être un concept du client ou une proposition originale de Mojon lui-même.

L’un des domaines les plus explorés est l’affichage du temps. Les solutions proposées par Chronode ne se contentent pas de séparer les fonctions sur des sous-cadrans : elles réinventent l’architecture même de la montre, fusionnant mouvement, cadran, aiguilles et indications en une « synthèse complète de fonctions ». La Hermès « L’Heure de la Lune » en est un exemple frappant : deux grandes lunes restent stationnaires tandis qu’un châssis pivote devant elles, indiquant simultanément les phases lunaires et l’heure sous forme de satellites. C’est de la poésie mécanique, et c’est la signature de Chronode.

Ci-dessous : la Hermès « L’heure de la Lune »

Hermès L'heure de la lune montre

Les collaborations marquantes

La liste des projets réalisés par Chronode en dit long sur la réputation de l’atelier. Avec Czapek, Mojon a notamment développé La Rattrapante, un chronographe à rattrapante visible côté cadran, qui a marqué la renaissance de la maison genevoise. Avec Cyrus, le lien est plus profond encore : Chronode a reçu carte blanche pour concevoir l’intégralité des collections, jusqu’au tourbillon vertical de la Klepcys et, plus récemment, au Twin Orbital Tourbillon présenté comme l’aboutissement de presque vingt ans d’expérience. Avec HYT, la H1, première montre à affichage fluidique, a posé un défi inédit : faire dialoguer un mouvement mécanique et un système de fluides dans un circuit fermé étanche. La Legacy Machine N°1 de MB&F, avec son balancier suspendu spectaculaire au-dessus du cadran, a été co-développée par Mojon et Kari Voutilainen. Et le Breva Génie 01, une montre-station météo qui intègre altimètre et baromètre mécaniques, repousse les limites de ce qu’un mouvement peut mesurer.

Plus discrètes mais tout aussi notables, les collaborations avec Urban Jürgensen (premier échappement à détente intégré dans une montre-bracelet certifiée) ou MCT (système d’affichage à prismes breveté) achèvent de dessiner le profil. Au total, Chronode a réalisé bien plus d’une centaine de projets dédiés depuis 2005, tous développés selon les spécifications exclusives du client. L’atelier emploie aujourd’hui environ vingt-cinq personnes au Locle, après être monté à plus de quarante collaborateurs dans ses années les plus chargées. Mojon, qui a passé la main sur le poste de CEO en 2020 pour devenir Président, reste à 100 % indépendant et continue de piloter la recherche.

Ci-dessous : la MB&F Legacy Machine N°1, signée Mojon et Voutilainen

Petites séries, grande exigence

La philosophie Chronode tient en quelques principes simples : pas de produit fini sur étagère, pas de standardisation, des séries qui peuvent descendre jusqu’à dix pièces. Là où un Vaucher livre des calibres standardisés en plus gros volumes, Chronode personnalise chaque commande, même sur ses bases maison. La maison s’adresse aussi bien à de grandes marques qu’à des micro-brands, des maisons contemporaines, classiques, ou de patrimoine, ce que Mojon présente comme une diversité génératrice d’expertise. Les processus sont entièrement numériques aujourd’hui (CAO, simulations 3D, prototypage), mais Mojon reste sceptique sur l’intelligence artificielle pour concevoir un mouvement, où chaque choix engage une cascade de compromis difficiles à modéliser.

Pas de production de masse, pas de marque propre, juste l’excellence mécanique au service des autres. Pour l’amateur de montres squelette ou de complications originales, savoir qu’un mouvement porte la signature de Chronode reste un gage de sérieux créatif.



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