Il y a des horlogers dont le nom circule entre passionnés comme un mot de passe. Jean-Marc Wiederrecht est de ceux-là. Avec sa femme Catherine, il a fondé Agenhor, installé à Meyrin, aux portes de Genève, et l’atelier est devenu l’un des concepteurs de modules et de mouvements les plus inventifs de l’horlogerie contemporaine. Le Quantième de Saison de Van Cleef & Arpels, le Temps Suspendu d’Hermès, la Streamliner Flyback Chronograph Automatic de H. Moser & Cie, la Singer Reimagined : derrière toutes ces montres, il y a Agenhor. Et pourtant, ses fils Laurent et Nicolas sont formels : « Nous ne lancerons jamais notre propre marque. »


L’esthétisme fonctionnel comme philosophie
Agenhor, pour Atelier Genevois d’Horlogerie, naît en 1996 à Genève. C’est une affaire de famille, et elle le reste : depuis 2020, Laurent et Nicolas Wiederrecht dirigent l’atelier au quotidien, tandis que leur père, devenu consultant, continue d’y souffler ses idées.
Dans les années 1990, Europa Star saluait déjà le travail de Wiederrecht en des termes qui n’ont pas pris une ride : « Les calibres développés par Agenhor sont remarquables par leur très grand esthétisme fonctionnel. Cet esthétisme n’est en rien la poursuite de l’art pour l’art. Bien au contraire. La beauté du design et de l’architecture mécanique des calibres Agenhor provient d’une poursuite constante de simplification technique et mécanique. » Le même article notait qu’aucun de ses mouvements n’était revenu en service après-vente au cours des trois années précédentes. Je connais des voitures neuves qui ne peuvent pas en dire autant.
Le rétrograde, sa marque de fabrique
Si Agenhor a un terrain de jeu favori, c’est l’affichage rétrograde. Dès 1983, Wiederrecht et Roger Dubuis se mettent en tête de créer le quantième perpétuel le plus simple, le plus fin et le plus efficace possible. Au cours de la décennie suivante, les innovations s’enchaînent : un quantième perpétuel de 0,98 mm d’épaisseur, un quantième perpétuel à secteurs jumeaux, une équation du temps, un double fuseau horaire compatible avec un quantième perpétuel, et un quantième perpétuel à greffer sur un chronographe.
La trouvaille décisive est brevetée : un spiral monté sur la roue qui entraîne l’aiguille rétrograde. Il absorbe les chocs et supprime toute latence quand l’aiguille revient à zéro. Chez Agenhor, on en parle comme de la brique de base, la pièce de jeu de construction sur laquelle tous les rétrogrades spectaculaires qui ont suivi ont été bâtis. Le Quantième de Saison de Van Cleef & Arpels et le Temps Suspendu d’Hermès en sont les démonstrations les plus parlantes : la poésie de l’affichage y découle directement de la mécanique.

L’AgenGraphe, dix ans pour réinventer le chronographe
L’AgenGraphe est sans doute le projet le plus ambitieux de la maison : une dizaine d’années de développement pour un chronographe qui affiche les temps courts au centre du cadran, avec un saut instantané des minutes. Il repose sur une série de modules brevetés. L’AgenClutch combine les avantages des embrayages horizontal et vertical, avec une faible consommation d’énergie. L’AgenGraphe Heart centralise l’affichage des heures, minutes et secondes du chronographe. L’AgenPit règle la marche en modifiant la longueur active du spiral plutôt que la masse du balancier. L’AgenPal, enfin, est un module indépendant placé côté cadran, avec un dispositif de réduction de force et une masse oscillante montée sur palier à glissement.
L’AgenGraphe est apparu chez Fabergé, avant d’animer la Singer Reimagined, la Streamliner Flyback Chronograph Automatic de H. Moser & Cie, sortie en 2020, et des modèles de Ming. Sa déclinaison AGH-6801, conçue pour Lyrique, ajoute les engrenages AgenEse, dont les dents élastiques en forme de ressort évitent glissements et petites interférences dans le rouage.
MELB Luxe au capital, et des clients fidèles
En mars 2023, MELB Luxe, le groupe qui détient H. Moser & Cie et Hautlence, a pris une participation minoritaire dans Agenhor. La famille Wiederrecht reste majoritaire et l’atelier garde son indépendance ; Edouard Meylan, patron de Moser, entre au conseil d’administration. Agenhor continue de servir ses clients historiques, dont Hermès et Parmigiani Fleurier, pour qui il a signé une GMT rattrapante, une rattrapante minute, un quantième perpétuel grégorien et le quantième perpétuel hégirien AGH-511. Pour Hautlence, l’atelier a développé en cinq mois des heures sautantes et un rétrograde linéaire, avec un tourbillon en préparation en 2023.
Mon projet préféré reste la Lyrique Etude N°1. Lyrique Timepieces a été fondée par 51 passionnés venus de 16 pays et des cinq continents, un comité de rédaction qui aurait pu accoucher d’un monstre. Résultat : le mouvement AGH-6801 d’Agenhor, un boîtier Voutilainen & Cattin, un cadran Metalem, des aiguilles Fiedler, une boucle Boucledor et un bracelet Protexo, le tout présenté au Grand Prix d’Horlogerie de Genève 2022. Comme quoi, à 51, on peut encore avoir du goût.
« Nous ne fabriquons rien »
Agenhor n’est pas une manufacture au sens classique, et Nicolas Wiederrecht l’assume : « Nous ne fabriquons rien. » L’atelier conçoit, construit, finit et assemble, et confie la fabrication des pièces aux meilleurs spécialistes de chaque domaine. Ici, que du sur-mesure, en très petites quantités. En 2023, l’équipe comptait 23 personnes, après être descendue à 15 en 2020.
Pour le portrait complet, lisez celui d’Europa Star, et pour comparer avec un autre motoriste du sur-mesure, notre portrait de Chronode fait un bon complément. Côté montres, notre sélection de montres squelette de haute horlogerie et notre guide des meilleures marques de montres vous donneront de quoi rêver. Agenhor ne signera jamais un cadran, et c’est précisément pour ça que les meilleurs viennent frapper à sa porte.
Les autres motoristes de la série : Nivarox-FAR, Sellita, Kenissi, Miyota, Seiko Instruments, La Joux-Perret, Concepto, Vaucher, ValFleurier, LTM, Dubois Dépraz, Le Cercle des Horlogers, Chronode, Schwarz Etienne, France Ebauches, SilMach.




