Si l’horlogerie mécanique suisse était un corps, Nivarox-FAR en serait le cœur, ou plus exactement le pacemaker. Cette filiale du Swatch Group fabrique ce que les horlogers appellent l’« assortiment » : spiraux, balanciers, ancres, roues d’échappement, autrement dit l’organe réglant qui découpe le temps en battements réguliers. Elle produit aussi des ressorts de barillet, des composants micro-usinés en silicium et ses propres alliages. Sa particularité : pendant des décennies, presque toute la mécanique suisse, concurrents du Swatch Group compris, a battu au rythme de ses pièces. C’est le quasi-monopole le plus discret et le plus stratégique de l’industrie du luxe.
Cet article fait partie de notre série sur les motoristes et fournisseurs de l’ombre, aux côtés de Kenissi, Miyota et Schwarz Etienne etc. Si le rôle du spiral vous paraît flou, faites d’abord un détour par comment fonctionne un mouvement automatique ou par notre anatomie d’une montre.
Au sommaire
« Ni variable, ni oxydable » : le nom et l’alliage
Nivarox est d’abord le nom d’un alliage, contraction de l’allemand nicht variabel, oxydfest, « non variable, inoxydable ». La traduction française qu’on lit partout, « ni variable, ni oxydable », a le mérite de retomber sur les mêmes syllabes ; c’est une heureuse coïncidence plus qu’une étymologie. Le métal est mis au point au début des années 1930 par le docteur Reinhard Straumann, métallurgiste installé à Waldenburg, dans le canton de Bâle-Campagne, avec le concours du tréfileur allemand Carl Haas.
Le problème à résoudre était vieux comme le balancier-spiral. Un spiral en acier se dilate avec la chaleur, s’assouplit, se magnétise, rouille : la montre avance ou retarde au gré de la météo.
- Charles-Édouard Guillaume avait déjà frappé fort en 1919 avec l’Elinvar, alliage dont l’élasticité varie peu avec la température (ce qui lui valut, entre autres travaux, le prix Nobel de physique en 1920).
- Straumann va plus loin avec une base fer-nickel enrichie de chrome, de titane et d’une pincée de béryllium, durcie par traitement thermique.
- Résultat : un spiral autocompensateur, plus élastique, peu sensible au magnétisme de l’époque et insensible à la corrosion. La composition exacte des nuances actuelles reste un secret industriel ; la variante la plus répandue, dite Nivarox CT, tourne autour de 54 % de fer, 38 % de nickel et 8 % de chrome, avec du titane et du béryllium en traces.

Un spiral, c’est un ruban de métal plus fin qu’un cheveu, enroulé sur lui-même, qui pèse quelques milligrammes. Il doit ensuite être apparié à un balancier dont l’inertie lui correspond : c’est ce couple qui fixe la fréquence de la montre, et un appariement raté se paie en secondes perdues chaque jour. On comprend mieux pourquoi la maîtrise de ce savoir-faire vaut de l’or.
Des frères Huguenin au Swatch Group
Tout commence en 1850 au Locle, avec les ateliers d’échappements à ancre de William et Charles-Louis Huguenin.
- En 1895, cinq fabricants de spiraux se regroupent dans la Société des Fabriques de Spiraux Réunies.
- En 1932, en pleine crise, naissent les Fabriques d’Assortiments Réunies (FAR), qui fédèrent les producteurs d’échappements, et leurs cousines les Fabriques de Balanciers Réunies. C’est l’époque où la Confédération organise l’horlogerie en quasi-cartel pour la sauver, avec la création de la holding ASUAG en 1931.
Côté spiraux, l’alliage de Straumann est d’abord produit par un département de l’entreprise W. Ruch & Cie, avant de prendre son indépendance à Saint-Imier en 1937 sous le nom de Nivarox SA. Les deux branches fusionnent en 1983-1984 sous l’impulsion de Nicolas Hayek, qui rassemble alors ASUAG et SSIH dans ce qui deviendra le Swatch Group. Nivarox-FAR est née, et avec elle un outil industriel sans équivalent.
Aujourd’hui, l’entreprise revendique sept sites dans l’Arc jurassien : Le Locle, Le Crêt-du-Locle, La Chaux-de-Fonds, Fontaines, Marin, Villeret et Boncourt. Elle employait plus de mille personnes au moment où la COMCO (ndlr : la Commission de la concurrence qui l’autorité fédérale indépendante de la Suisse chargée de lutter contre les cartels illicites et d’appliquer la loi sur le marché intérieur) s’est de nouveau penchée sur son cas, en 2021.
Un quasi-monopole, chiffres à l’appui
On lit souvent que Nivarox produit « 90 % » ou « 95 % » des spiraux suisses. Ces chiffres ne sortent pas de nulle part, mais ils datent. Selon les données citées par la Commission de la concurrence, Nivarox détenait en 2010 plus de 90 % du marché des assortiments livrés aux fabricants de mouvements extérieurs au groupe. Le rapport final de la COMCO, daté de décembre 2022 et publié en mai 2023, montre qu’en 2014 et 2015, moins de 10 % des mouvements suisses étaient encore fabriqués sans assortiment Nivarox. C’est colossal ! En 2020, la part des mouvements suisses construits autour de pièces Nivarox serait redescendue entre 60 et 70 %. C’est toujours écrasant, mais un peu moins hégémonique.
Historiquement, même les maisons les plus prestigieuses y avaient recours : Patek Philippe a longtemps monté des spiraux de ce type avant de développer son Spiromax en silicium, présenté en 2006. Pour les motoristes indépendants, la question de l’assortiment reste le point sensible : c’est la pièce qu’on ne fabrique pas en claquant des doigts. Il faut une telle expertise que c’est souvent la seule partie sous traitée dans un mouvement de « manufacture ». La prochaine fois qu’une marque vous dira qu’elle fabrique ses mouvements « en interne », posez donc la question qui fâche : et les spiraux alors, ils viennent d’où ?

La COMCO, arbitre d’une dépendance
Quand le Swatch Group annonce en 2002 qu’il veut cesser de fournir ses concurrents, les assortiments sont logés à la même enseigne que les mouvements ETA. La Commission de la concurrence (COMCO) intervient. Pour les mouvements, l’accord amiable de 2013 organise une baisse progressive des livraisons jusqu’à fin 2019. Pour les assortiments, la COMCO se montre plus prudente, faute d’alternatives crédibles : elle refuse de délier Nivarox de ses livraisons, et le groupe s’engage fin 2013, par une déclaration d’intention, à continuer de fournir les tiers sur la base de leurs volumes historiques.
C’est justement ce plafonnement qui ramène l’autorité dans le dossier. En juin 2021, la COMCO ouvre une enquête préalable, soupçonnant Nivarox d’abuser de sa position dominante en limitant les quantités livrées et en relevant ses prix de manière inéquitable. Entre 2013 et 2021, les tarifs ont augmenté cinq fois, pour une hausse cumulée d’environ 55 %. Conclusion du rapport final de décembre 2022 : des manquements jugés mineurs, des hausses de prix non abusives puisque appliquées aussi aux clients internes du groupe, une recommandation d’indexer les limites de livraison sur les capacités de production plutôt que sur l’historique, et pas d’enquête approfondie. Autrement dit, la COMCO constate que la concurrence commence à exister, et laisse le marché faire le reste.

Silicium, Parachrom, Nivachron : la bataille des alternatives
La réponse de l’industrie a pris plusieurs formes.
La première est celle des grandes maisons qui ont choisi l’indépendance. Rolex produit depuis le début des années 2000 son spiral Parachrom, un alliage de niobium et de zirconium, décliné en Parachrom Bleu, puis en silicium avec le Syloxi. Grand Seiko a son alliage Spron. Nomos, à Glashütte, après 7 ans de développement et des millions d’euros investis, fabrique désormais son propre organe réglant depuis 2014, baptisé « swing system ».
La deuxième voie est celle du silicium, léger, amagnétique, peu sensible à la température. Ulysse Nardin ouvre le bal en 2001 avec la Freak, Patek Philippe suit avec son Spiromax, Rolex et Omega s’y mettent à leur tour. Pendant vingt ans, le brevet clé sur le spiral en silicium autocompensé est resté entre les mains d’un consortium réunissant le CSEM, Rolex, Patek Philippe, le Swatch Group et Ulysse Nardin. Il a expiré en 2022, ce qui ouvre la porte à d’autres acteurs, sous réserve de maîtriser une fabrication autrement plus délicate. Zenith, de son côté, a exploré l’oscillateur monolithique en silicium avec la Defy Lab, dont je parle dans l’histoire complète de Zenith.

La troisième voie est celle des fournisseurs indépendants.
- Precision Engineering AG, fondée au début des années 2000 à Neuhausen am Rheinfall par Thomas Straumann, petit-fils de l’inventeur du Nivarox, appartient aujourd’hui au même holding que H. Moser & Cie. Avec son propre alliage, elle est devenue le fournisseur de spiraux de nombreux indépendants, de MB&F à Kari Voutilainen.
- Atokalpa, à Alle dans le Jura, filiale du pôle horloger de la Fondation de famille Sandoz (celui de Parmigiani et de Vaucher), produit balanciers, spiraux et assortiments complets.
- Carl Haas, en Allemagne, l’ancien partenaire de Straumann, fournit encore des spiraux à des maisons comme Habring².
Aucun n’a la taille de Nivarox, mais ensemble ils ont fait sauter le verrou.
Et Nivarox ne reste pas immobile. Fin août 2018, le Swatch Group et Audemars Piguet annoncent le Nivachron, un alliage à base de titane mis au point avec Nivarox-FAR, qui réduirait l’effet du magnétisme d’un facteur de 10 à 20 selon le mouvement. On le retrouve désormais dans les Powermatic 80 de Tissot ou les H-10 de Hamilton.
Pour l’amateur de montres mécaniques, Nivarox-FAR est à la fois le sujet le plus fondamental et le moins couvert de l’industrie. Un fournisseur que personne ne voit, et sans lequel, pendant soixante ans, à peu près rien n’aurait tourné.
Nivachron et silicium : trois montres pour les voir battre
Tout cela reste abstrait tant qu’on n’a pas l’objet sous les yeux. Or ces spiraux ne sont pas réservés aux vitrines de la place Vendôme : le Nivachron bat dans des montres à moins de 800 euros, et le silicium descend sous la barre des 2 000. Trois pièces, donc, pour vérifier fond transparent à l’appui que l’organe réglant a bien changé de métal.
HAMILTON

Khaki Field Auto 38 mm
Le calibre H-10 et son spiral Nivachron, logés dans la montre de terrain la plus sobre du catalogue. Quatre-vingts heures de réserve : posée le vendredi soir, encore à l’heure le lundi matin.
Acier 38 mm, calibre H-10, spiral Nivachron, 80 h de réserve, étanche à 100 m
745 €
TISSOT

PRX Powermatic 80 40 mm
Même famille de mouvement, même spiral en alliage à base de titane, mais une silhouette des années 1970 à bracelet intégré. Probablement la façon la plus élégante de porter du Nivachron sans se ruiner.
Acier 40 mm, Powermatic 80, spiral Nivachron, 80 h de réserve, étanche à 100 m
775 €
MIDO

Ocean Star 600 Chronometer
Ici, le spiral passe au silicium et le mouvement décroche la certification COSC. Une plongeuse de 43,5 mm étanche à 600 mètres, qui montre ce que devient l’organe réglant quand on le pousse un cran plus loin.
Acier 43,5 mm, Caliber 80 Si certifié COSC, spiral silicium, étanche à 600 m
Environ 1 700 €




