MONTRES HOMME

Montres de guerre, d’espions et de sultans

Blancpain Fifty Fathoms

Les montres militaires ont ceci de particulier qu’elles ont vécu avant nous des choses que nous ne vivrons jamais, et qu’elles en gardent la trace sur le cadran, au fond du boîtier, parfois dans un simple numéro gravé. Un caporal britannique qui commande une Rolex depuis un camp de prisonniers et ne la paiera qu’après la guerre. Un sultan qui fait peindre son poignard sur des cadrans pour les offrir. Un chronographe qui ne donne pas l’heure, mais qui écoute vos conversations… Suivez-moi, on lit ces cadrans comme des archives.

1 | La Rolex des prisonniers. Vous paierez après la guerre !

Stalag Luft III, 10 mars 1943. Clive James Nutting, caporal du Royal Corps of Signals, prisonnier n° 738, écrit à Genève pour commander une Rolex. Pas n’importe laquelle : un chronographe Oyster référence 3525, à 250 francs suisses. Hans Wilsdorf, le patron de Rolex, lui répond en soulignant cette phrase : « but you must not even think of settlement during the war ». Pas question de payer avant la fin de la guerre ! La montre part le 10 juillet 1943. Et ce n’est qu’en 1948 que Rolex lui écrit pouvoir enfin accepter son règlement : 15 livres, 12 shillings et 6 pence.

Le plus beau, c’est le reste du dossier. Nutting était le cordonnier du camp et fabriquait en douce ceinturons et chaussures pour les évadés. C’est de ce même Stalag Luft III que 76 aviateurs se sont glissés dans un tunnel la nuit du 24 mars 1944 ; trois seulement sont rentrés chez eux, et cinquante ont été fusillés sur ordre de Hitler. Nutting sera plus tard consultant du film La Grande Évasion (1963). Oui, celui avec Steve McQueen à moto. Gardez McQueen en tête, on le recroise plus bas. Sa 3525, avec les lettres, est passée chez Antiquorum à Genève le 13 mai 2007.

Rolex chronographe Oyster réf. 4048 « Barilotto » en acier de 35 mm, cadran argenté patiné à trois compteurs, échelles tachymétrique noire et télémétrique bleue
Rolex chronographe Oyster réf. 4048 « Barilotto », vers 1942. Photo : Auktionen Dr. H. Crott

La Rolex photographiée ici n’est pas celle de Nutting. On l’affuble parfois du surnom « POW », mais aucun document ne la relie aux prisonniers de guerre. C’est une référence 4048 de 35 mm, vers 1942, surnommée « Barilotto », et elle n’a besoin d’aucun roman : pour Phillips, c’est le premier chronographe Oyster à trois compteurs, produit à moins de 100 exemplaires. Regardez l’échelle télémétrique bleue graduée en miles, la patine d’origine jamais restaurée, la couronne Oyster à croix suisse. Ma règle sur une montre militaire vintage : pas de papier, pas de légende.

2 | Le Khanjar. Quand un sultan signe votre cadran !

Le khanjar, c’est le poignard courbe qui figure sur l’emblème national d’Oman. Le sultan Qaboos en a fait poser sur des cadrans Rolex qu’il commandait, souvent par l’intermédiaire d’Asprey, le joaillier londonien, pour les offrir à ses proches, à des dignitaires, à des militaires britanniques dont des hommes du SAS. Jamais vendues au public, elles réapparaissent pourtant de temps en temps : un cadeau de sultan finit toujours par avoir des héritiers. Nuance : le revendeur Rolex omanais Khimji Ramdas gravait aussi le khanjar, mais au dos, ce qui ne raconte pas la même histoire.

Rolex Oyster Perpetual Date réf. 1550 vers 1972, cadran doré soleil avec l'emblème khanjar rouge d'Oman au-dessus de 6 h
Rolex Oyster Perpetual Date « Khanjar » réf. 1550, vers 1972. Photo : Auktionen Dr. H. Crott

Celle-ci est une Oyster Perpetual Date de 34 mm, vers 1972, au cadran plaqué or soleil, avec le khanjar rouge posé au-dessus de 6 h. Une Rolex de série, sur laquelle un chef d’État a mis sa signature. Je vais être franc : c’est l’objet de l’article que je préfère, un morceau de diplomatie du Golfe qu’on peut porter avec une chemise blanche sans que personne ne se doute de rien. Pour d’autres poignets qui ont fait de la politique, relisez Les montres du pouvoir.

Autre diplomatie, sportive celle-là. Pour les Jeux de Melbourne en 1956, Omega offre une centaine de Seamaster XVI (référence 2850 SC, or 18 carats, calibre automatique 471) à des athlètes, des officiels et des personnalités. Le « XVI » de la XVIe Olympiade a remplacé la croix olympique prévue au départ, après une objection du CIO. Petit pied de nez : la croix a quand même trouvé sa place, frappée en relief au fond du boîtier, celle de la Croix du mérite olympique qu’Omega avait reçue en 1952. L’exemplaire ci-dessous, en or rose, a un cadran jaune citron à motif « toile d’araignée ». Si vous croisez un jour un nageur australien de 90 ans, regardez son poignet.

3 | Les hommes-grenouilles. Romains en haut, arabes en bas !

Le saviez-vous ? Les Panerai de la guerre sont des Rolex. Pas sur le cadran, mais dans le ventre : la référence 3646, livrée à la Marine italienne à partir de 1938, était fabriquée par Rolex, qui fournissait boîtier et mouvement (un Cortébert 618 fini maison). Même le cadran « California », chiffres romains en haut et arabes en bas, est un brevet Rolex du 30 mai 1941. Les nageurs de combat italiens portaient ces coussins de 47 mm au poignet, la nuit, sous l’eau, là où seule la luminescence comptait.

Panerai Radiomir 3646 Type E en acier, boîtier coussin de 47 mm, cadran noir California à chiffres romains et arabes
Panerai Radiomir réf. 3646 Type E, cadran California, vers 1944. Photo : Auktionen Dr. H. Crott

Celle-ci est une 3646 Type E, vers 1944, cornes soudées, mouvement sans signature Rolex, fond vissé jamais gravé. Phillips recensait 26 Type E connus, dont 17 à cadran California. Autant dire qu’on en a vu moins passer que de Submariner dans un dîner de banquiers. Les index creux remplis de matière luminescente ont pris cette couleur de biscuit qu’aucune réédition ne sait copier.

Côté français, la Blancpain Fifty Fathoms naît en 1953 du cahier des charges de deux nageurs de combat, le capitaine Robert Maloubier et le lieutenant Claude Riffaud, avec Jean-Jacques Fiechter chez Blancpain. La version photographiée ici, vers 1968, est une « No Radiations » : cadran civil au tritium, avec un trèfle radioactif barré pour rassurer le porteur, variante livrée notamment à la Bundeswehr. Le commandant Cousteau en aurait bien pris une de plus.

Blancpain Fifty Fathoms No Radiations en acier de 41 mm, cadran noir mat avec symbole radioactif barré et lunette tournante
Blancpain Fifty Fathoms « No Radiations », vers 1968. Photo : Auktionen Dr. H. Crott

4 | Les B-Uhren. 55 mm, et on ne discute pas !

Votre plongeuse de 42 mm vous semble grosse ? La Beobachtungsuhr, « montre d’observation », abrégée B-Uhr, est la montre de navigation que la Luftwaffe commandait pour ses pilotes et navigateurs dans les années 1940. Diamètre : 55 mm. Elle se portait par-dessus la veste de vol grâce à un bracelet extra-long, la couronne « oignon » se manipulait avec des gants, et le stop-seconde figeait la trotteuse pour régler l’heure à la seconde. Sa référence de commande, FL 23883, se lit ainsi : Fl pour aviation, 23 pour les instruments de navigation, 883 pour l’article.

Cinq maisons les fabriquaient : A. Lange & Söhne, Wempe, Laco, Stowa et IWC. La Stowa ci-dessous, vers 1943, a gardé son bracelet extra-long d’époque, ce qui devient rare. La Laco, vers 1941, tourne sur un calibre Durowe, et son cadran porte les fissures et les éclats de luminescent de quatre-vingts ans de vie.

Ce sont des objets d’une histoire lourde, on ne va pas faire semblant. Pièces de musée, donc. Et à 55 mm, votre manche de chemise aurait son mot à dire.

Même époque, autre spécialité : Hanhart, qui sort en 1938-1939 son monopoussoir calibre 40 (sur base Landeron), puis vers 1941 un bipoussoir flyback, le calibre 41, pour la Luftwaffe. Celui photographié ici est un monopoussoir de 1941 à calibre 40, cadran noir oxydé, couronne et poussoir remplacés plus tard par des pièces d’origine. Et McQueen, alors ? Sa Hanhart à lui est une 417 ES, produite de 1955 à 1962 environ, un bipoussoir d’après-guerre à lunette tournante. Rien à voir avec ce monopoussoir de 1941, malgré ce qu’on lit parfois.

Et aujourd’hui ? Laco fabrique toujours des B-Uhren, de 39 à 55 mm : la Replika 55 garde même le diamètre d’origine, pour les vrais courageux. Chez Hanhart, la 417 ES est rééditée depuis 2020, et une série limitée Steve McQueen de 300 pièces en 39 mm vient d’être annoncée. Le McQueen officiel, cette fois.

5 | L’IWC Mark 11. Ni les aimants, ni le pôle Sud !

En 1948, la Royal Air Force commande une « Navigational Wrist Watch Mark 11, Store Ref. 6B/346 ». IWC la livre à partir de novembre 1949 (Jaeger-LeCoultre en produit aussi), et elle reste en service jusqu’en 1981. Son calibre 89 est protégé du magnétisme par un capot en fer doux, et son verre est vissé de l’intérieur pour ne pas sauter en cas de dépressurisation. Chaque montre passait environ deux semaines d’essais à l’Observatoire royal de Greenwich, à Herstmonceux, dans cinq positions et à plusieurs températures. (Un mot vous échappe ? Le petit lexique horloger de VGL est là pour ça.)

Le modèle est même allé au bout du monde. Deux Mark 11 ont été offertes par Weiner & Co., à Wellington, à Edmund Hillary (oui, celui de l’Everest) et à Bob Miller pour l’Expédition transantarctique du Commonwealth, de 1955 à 1958. Une montre d’instrument de la RAF, testée à Greenwich, qui finit sur la glace du pôle Sud : on a connu des carrières moins remplies.

IWC Mark 11 de la Royal Air Force vers 1951, cadran noir à chiffres arabes et flèche broad arrow
IWC Mark 11 de la Royal Air Force, vers 1951. Photo : Auktionen Dr. H. Crott

Celle-ci date des environs de 1951 : 36 mm, broad arrow militaire sur le cadran noir, et au fond la gravure « 6B/346 » suivie de son numéro de service, comme un matricule. Pour moi, c’est la plus portable de toutes les militaires de cet article : un diamètre parfait pour un poignet d’aujourd’hui, une lisibilité de tableau de bord, et aucune légende à vérifier, tout est écrit au dos.

Et aujourd’hui ? IWC présente elle-même sa Pilot’s Watch Mark XX, 40 mm, comme la suite de la lignée ouverte par la Mark 11. Un peu plus grande, automatique avec cinq jours de réserve de marche, mais la même lisibilité de tableau de bord. Si le vintage vous fait peur, c’est la porte d’entrée la plus logique.

6 | Guerre froide, poignets chauds. La Bundeswehr, l’OTAN et un pilote de F1 !

Pour ses pilotes, la Bundeswehr de l’Allemagne de l’Ouest réarmée exige un chronographe flyback, ou « retour en vol » : une seule pression remet le chrono à zéro et le relance, au lieu de trois manipulations. Au-dessus du rideau de fer, la seconde gagnée n’avait rien d’un luxe. Si la différence entre chronographe et chronomètre vous paraît floue, on l’a expliquée ici.

Le Heuer « Bundeswehr » 1550 SG photographié ici date des environs de 1972 : 43 mm, Valjoux 230 à roue à colonnes, et au fond la gravure BUNDESWEHR suivie de son numéro de nomenclature OTAN, 6645-12-146-3774. Sa relève arrive en 1984, quand la Tutima 798 sur Lemania 5100 est choisie comme chronographe de service des pilotes de la Bundeswehr et de l’OTAN.

La plus belle histoire du chapitre, c’est le Porsche Design Chronograph I. Dessiné en 1972 par Ferdinand Alexander « Butzi » Porsche et fabriqué par Orfina, c’est la première montre noire de série. Mario Andretti le portait pendant la saison 1978 de Formule 1, celle de son titre. Après le Grand Prix du Brésil, raconte-t-on, il s’endort sur la plage d’Ipanema… et se réveille sans montre. On lui en envoie une autre, qu’il portera jusqu’au titre, à Monza. Celui-ci est une référence 7176 sur Lemania 5100, des environs de 1980 d’après Crott, qui l’a photographié.

Chronographe Orfina Porsche Design I réf. 7176, boîtier et bracelet en acier noirci, cadran noir mat
Orfina Porsche Design Chronograph I réf. 7176, vers 1980. Photo : Auktionen Dr. H. Crott

Mon avis : de ces trois chronographes de la guerre froide, ce sont ceux qu’on peut porter le lundi sans craindre pour son assurance, et sans avoir l’air de sortir d’un musée.

Détour par le Moyen-Orient avec la Breitling Navitimer 1806 « Fried Egg » : un Chrono-Matic automatique d’environ 48 mm, produit de 1969 à 1978 environ, dont une série est documentée pour l’armée de l’air irakienne. Celle photographiée ici, vers 1974, n’a pas de pedigree irakien connu, mais elle a la même règle à calcul sur la lunette et le même boîtier généreux. Pour les montres militaires américaines de la même époque, direction les montres militaires du Vietnam au cinéma.

Breitling Navitimer Chrono-Matic réf. 1806 « Fried Egg » vers 1974, grand boîtier acier et cadran noir à règle à calcul
Breitling Navitimer Chrono-Matic « Fried Egg » réf. 1806, vers 1974. Photo : Auktionen Dr. H. Crott

7 | Le Minifon. L’espion qui venait du froid avait un micro au poignet !

Ne lui demandez pas l’heure, elle ne la donne pas. Celle-ci est un faux chronographe-bracelet de 39 mm, aiguilles fixes, poussoirs factices, fond percé. Dedans : un microphone. Un câble sort à 9 h, remonte dans la manche du manteau et rejoint, dans un holster sous l’épaule, un enregistreur Minifon. L’allemand Protona sort le Minifon Special en 1961, Telefunken le vend sous sa marque dès 1962. Il enregistre sur un fil magnétique très fin, pendant 2 h 30 ou 5 h selon le modèle. Polices et services secrets l’ont utilisé, et la CIA a adapté le micro-montre à ses propres enregistreurs.

Faux chronographe-bracelet servant de microphone, avec enregistreurs à fil Minifon Protona et Telefunken
Micro-montre et enregistreurs Minifon (Protona, Telefunken), vers 1955-1965. Photo : Auktionen Dr. H. Crott

L’ensemble photographié ici est complet comme rarement : la micro-montre, quatre enregistreurs, les accessoires et les manuels. D’après Crott, le matériel n’a pas été testé, et c’est peut-être ce qui me plaît le plus : qui sait ce qui dort encore sur ces bobines ? C’est l’objet le plus improbable de cet article. Imaginez vos invités apprenant que votre « chrono » ne minute pas le gigot, il enregistre le dîner.

Envie d’une militaire vintage au poignet, sans passer six mois à chasser la bonne ? Notre guide pour choisir une montre vintage selon son budget vous évitera quelques sueurs froides, et les spécialistes de l’occasion ont du vintage révisé et garanti.

Les montres qui illustrent cet article ont été photographiées par la maison allemande Auktionen Dr. H. Crott, qui les présente en vente le 31 octobre 2026.

Une montre militaire a toujours deux cadrans : celui qu’on lit, et celui qu’on raconte. Le premier se révise, le second se vérifie.

À bientôt,
Arnaud



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