Le 17 juin, Paris devient pour un après-midi la capitale de la montre de collection. Bonhams disperse cent douze lots avenue Hoche, et autant le dire tout de suite : il y en a pour tous les fantasmes, du chronographe d’acier devenu mythe à la chevalière qui cache une montre. J’ai passé le catalogue au peigne fin. Voici les six pièces devant lesquelles je me suis arrêté, celles qui valent le déplacement même si vous n’avez aucune intention de lever la main.
Rolex Cosmograph Daytona « Paul Newman » (lot 84)
Commençons par le sommet, il n’y a pas de raison de faire durer le suspens. La Daytona référence 6239, vers 1968, cadran dit Paul Newman. Les sous-compteurs et l’échelle extérieure sont enfoncés dans un fond noir opaque, ce qui donne au cadran ce relief tridimensionnel qu’on ne confond avec rien d’autre. Dessous, le calibre Valjoux 722-1 à remontage manuel. Un boîtier de 36 millimètres seulement, fond vissé estampillé C.R.S., lunette tachymétrique en acier brossé, bracelet Oyster riveté extensible et fermoir frappé Rolex USA, daté de juillet 1968.
Le plus beau dans cette histoire, c’est que ces cadrans ne se vendaient pas à l’époque. Trop bavards, trop datés. Il a fallu que la presse italienne repère Newman avec la sienne au poignet pour qu’un demi-siècle plus tard, le même cadran fasse exploser les enchères. L’acier le plus désiré de la planète, donc.
Estimation : 120 000 à 180 000 euros.

Vacheron Constantin Mercator (lot 81)
Changement complet de registre. La Vacheron Constantin Mercator, en platine, référence 43050, acquise le 7 août 2003. Sur le cadran, une carte de l’Amérique du Nord en émail cloisonné, posée à la main par deux émailleurs belges, Jean et Lucie Genbrugge, fil d’or par fil d’or, plusieurs jours de travail pour un seul cadran. Et par-dessus, deux aiguilles rétrogrades qui balaient le temps comme un compas écarté sur un vieux portulan, avant de revenir d’un coup à leur point de départ.
L’hommage est limpide : Gerardus Mercator, le cartographe flamand du XVIe siècle, et sa fameuse projection. Sous le fond saphir, un calibre automatique extra-plat, le 1120, dérivé du légendaire Jaeger-LeCoultre 920. C’est une montre qu’on ne porte pas pour lire l’heure, on la porte pour la regarder. De l’orfèvrerie miniature signée par l’une des plus vieilles maisons de Genève.
Estimation : 80 000 à 120 000 euros.

Patek Philippe référence 3969 (lot 80)
Voilà la pièce que les connaisseurs vont s’arracher dans le silence. La référence 3969, en platine, dessinée pour les 150 ans de Patek Philippe. Un boîtier tonneau de 28 par 38 millimètres, une heure sautante affichée dans un guichet à midi, une seule aiguille bleuie pour les minutes. Le tout inspiré des montres à heure sautante des années 1920, et animé par le calibre manuel 215 HG, poinçon de Genève au dos.
Le chiffre qui compte : sur cette série anniversaire, 450 pièces en or rose et seulement 50 en platine. Cinquante. Autant dire que vous avez plus de chances de croiser une licorne avenue Hoche qu’une deuxième 3969 platine ce jour-là.
Estimée 30 000 à 60 000 euros, et à mon sens largement sous-cotée pour ce qu’elle représente.

F.P. Journe Chronomètre Souverain Première Série, la discrétion des sachants (lot 75)
Celle-là, c’est la montre des initiés, celle qu’on ne remarque que si on sait. Un Chronomètre Souverain de F.P. Journe, Première Série, en platine, acheté chez Dubail place Vendôme en septembre 2005. Cadran argenté, centre guilloché nid d’abeille, deux registres décalés. La réserve de marche est affichée à l’envers : l’aiguille part de zéro à pleine remonte et avance à mesure que les barillets se vident. Dessous, le calibre 1304, deux barillets parallèles, à peine quatre millimètres d’épaisseur, plus de cinquante-six heures d’autonomie, visible par un fond vissé à six vis. Boîtier de 40 millimètres, numéro 031. Tout l’inverse de l’esbroufe.
François-Paul Journe est le seul horloger à avoir raflé trois fois l’Aiguille d’Or de Genève, et ses premières séries en métal précieux sont devenues le terrain de chasse des collectionneurs les plus exigeants. Une montre qui ne crie rien et qui dit tout.
Estimation : 50 000 à 80 000 euros.

Henry Capt, la chevalière royale qui cache une montre (lot 8)
Et puis il y a l’objet qui m’a fait sourire, parce qu’il ne ressemble à rien d’autre dans la vente. Une chevalière en or 22 carats, vers 1830, signée Henry Capt. Aux armes de la maison d’Orléans, gravées sur le verre. Soulevez le chaton et vous découvrez une montre minuscule, qu’on remonte par l’arrière à l’aide d’une petite clé, par un guichet dissimulé.
On est en pleine Restauration, dans cette France post-napoléonienne où l’on commande encore des bijoux dynastiques pour afficher son camp. Un objet d’espion avant l’heure, taillé pour la cour, miniaturisé par les horlogers genevois pour une clientèle qui se comptait sur les doigts d’une main. Pièce unique.
Estimation : 30 000 à 40 000 euros, ce qui, pour un morceau d’histoire de France au doigt, reste presque raisonnable.

Rolex Submariner COMEX, la dernière à porter le logo (lot 56)
La fin d’une histoire qui a uni Rolex et la Compagnie Maritime d’Expertise pendant des décennies. Une Submariner Date référence 16610, COMEX numéro 6466, vers 1996, calibre 3135 automatique, fond gravé « ROLEX 6466 COMEX ». Et un détail qui change tout : c’est la dernière Submariner à arborer le logo COMEX sur son cadran.
Celle-ci a appartenu à un homme qui est descendu là où nous n’irons jamais, un plongeur devenu directeur général de la maison. Elle arrive avec sa médaille des trente ans de collaboration, datée de juin 2001, et trois tables de plongée COMEX-Pro. Petit rappel pour couper court à la légende : le numéro gravé au dos n’est pas un « numéro de plongeur », mais l’identifiant de la montre apposé par Rolex. J’en avais parlé en détail le jour où j’ai eu la chance de visiter la COMEX, dans notre histoire complète de la marque Rolex.
Estimation : 60 000 à 120 000 euros, et pour le coup, on achète une histoire autant qu’une montre.

IWC Da Vinci Quantième Perpétuel, le chef-d’œuvre discret de Kurt Klaus (lot 87)
La plus maligne. Une IWC Da Vinci Quantième Perpétuel Chronographe, référence IW3750, en or blanc, vers 2000, 39 millimètres, avec ses cornes articulées caractéristiques. Le calendrier perpétuel est l’œuvre de Kurt Klaus : un mécanisme que l’on règle entièrement par la couronne, d’un seul geste vers l’avant, là où la concurrence de l’époque imposait encore des correcteurs encastrés et un stylet. Cerise sur le gâteau, l’affichage de l’année sur quatre chiffres, géré mécaniquement jusqu’en 2499.
C’est une leçon d’ingénierie horlogère habillée en montre habillée, et personne ne s’en émeut.
Estimation : 7 000 à 9 000 euros. Pour ce niveau de complication signé d’un nom qui compte, c’est presque une faute de goût du marché.

Breguet La Tradition or rose, la mécanique mise à nu (lot 76)
Une Breguet en or, au prix d’une bonne montre en acier moderne. Là, très honnêtement, je ne discute même pas. Une Breguet La Tradition en or rose, référence 7057, achetée neuve en mai 2013. Tout l’intérêt est dans le parti pris : la maison a retourné la montre pour exposer son architecture côté cadran, ponts et rouages à la vue, dans l’esprit des montres de souscription qu’Abraham-Louis Breguet vendait au tournant du XIXe siècle. Les heures se lisent dans un petit cadran décentré, guilloché clous de Paris. Et bien visible, le pare-chute, ce système antichoc que Breguet a inventé vers 1790, ancêtre direct de tous les amortisseurs de balancier modernes.
Boîtier cannelé de 41 millimètres, calibre manuel 507DR1 traité DLC, fond saphir.
Estimation : 8 000 à 12 000 euros.

Heuer Monaco à remontage manuel, l’anomalie du carré bleu (lot 39)
C’est un piège à connaisseurs. La Heuer Monaco, référence 73633B, vers 1970, le boîtier carré le plus célèbre de l’histoire de la montre. Sauf que celle-ci cache une singularité : son mouvement est à remontage manuel, le calibre Valjoux 7736. Or la Monaco est née automatique en 1969, première chronographe carrée à microrotor, c’était sa fierté et son argument marketing.
Le détail qui ne trompe pas : sur la version automatique, la couronne est à gauche. Sur cette version manuelle, elle repasse à droite. Cadran bleu d’origine, index appliqués, finitions jamais retouchées, et même la boîte Heuer au drapeau à damier qui va avec. La version que les collectionneurs oublient, et qui se fait de plus en plus rare.
Estimation : 10 000 à 15 000 euros.

Breguet Classique heures sautantes platine, la belle endormie (lot 79)
Une Breguet Classique à heures sautantes, en platine, édition limitée numérotée 24 sur 400, mouvement automatique calibre 562. Le cadran est en émail blanc, chiffres arabes noirs, et porte la fameuse signature secrète Breguet, gravée dans l’émail, invisible jusqu’à ce qu’une certaine lumière la fasse apparaître. Aiguille des minutes en acier bleui, couronne sertie d’un cabochon de saphir, caseband cannelé : toute la grammaire de la maison, en sourdine.
Breguet reste une marque que le marché sous-cote avec constance, et la voir ici dans son métal le plus noble, sous la barre des dix mille euros, a quelque chose d’anormal.
Estimation : 8 000 à 12 000 euros.

Rolex « pré-Daytona » 6238, le précurseur que tout le monde a oublié (lot 82)
La Rolex référence 6238, vers 1966, en acier, ce qu’on appelle la pré-Daytona. C’est le chronographe que Rolex produisait juste avant que le nom Daytona n’apparaisse sur le cadran, le chaînon qui mène à la légende. Cadran argenté soleillé, index bâtons appliqués, boîtier tonneau de 36 millimètres, et dessous un beau calibre Valjoux 72B à roue à colonnes.
Personne ne se bat pour elle, parce qu’il lui manque les six lettres magiques sur le cadran. Et c’est précisément ce qui la rend intéressante. L’histoire ne retient que les vainqueurs ; le marché, lui, oublie parfois les précurseurs, le temps que quelqu’un se souvienne d’où venait l’icône.
Estimation : 25 000 à 35 000 euros.

En pratique
La vente « Paris Fine Watches » de Bonhams (vente numéro 31779) se tient le mercredi 17 juin 2026 à 14h, chez Bonhams Paris, 6 avenue Hoche, 75008 Paris. Les expositions publiques ont lieu en amont :
- Samedi 13 juin, 11h – 17h
- Lundi 15 juin, 10h – 18h
- Mardi 16 juin, 10h – 18h
- Mercredi 17 juin, 10h – 12h
On peut enchérir en salle, par téléphone, ou en ligne en s’enregistrant sur bonhams.com/31779. Et si comme moi vous y allez surtout pour regarder, l’exposition reste le meilleur musée gratuit de la semaine. Le carnet de chèques, lui, peut rester à la maison.
Toutes les informations : https://www.bonhams.com/fr/auction/31779/paris-fine-watches/
Le catalogue : https://issuu.com/bonhams/docs/live-auction-31779-en-f6u4w6reywh?mode=window&viewMode=doublePage





