Il y a des maisons horlogères dont l’histoire se lit comme un roman feuilletonesque, avec ses héros, ses traversées du désert, ses renaissances inattendues. Schwarz Etienne en fait partie. Plus d’un siècle d’existence, deux guerres mondiales encaissées, la crise du quartz survécue de justesse, plusieurs propriétaires successifs, et aujourd’hui une trajectoire qui ressemble davantage à celle d’une start-up ambitieuse qu’à celle d’un patriarche centenaire. Fondée en 1902 à La Chaux-de-Fonds par Paul Arthur Schwarz et son épouse Olga Etienne – la maison naît littéralement de l’union de leurs deux patronymes – la manufacture est passée entre les mains de Raffaello Radicchi en 2007 (après une présence progressive de l’homme d’affaires depuis le début des années 1990). Sa vision est claire : produire des mouvements modulaires à micro-rotor entièrement propriétaires, les proposer aux marques tierces via une division dédiée appelée La Division du Temps, et positionner Schwarz Etienne elle-même comme une marque de haute horlogerie à part entière. Pari osé, mais pas insensé. La preuve, des microbrands comme MING viennent y faire leurs courses.
Des célébrités des années 1960 à la crise du quartz
L’histoire ancienne de Schwarz Etienne a son charme, et même un certain piquant géopolitique. Dans les années 1960, les montres de la maison équipaient aussi bien des personnalités du bloc soviétique que des stars hollywoodiennes : Léonid Brejnev (alors Premier secrétaire du Parti communiste de l’URSS) et Jayne Mansfield, qui portait une Venus, le best-seller de l’époque. Le Vatican figurait également parmi les clients prestigieux. Difficile de trouver écart culturel plus grand que celui qui sépare le Kremlin du Saint-Siège, mais c’est la beauté du commerce horloger : il franchit les rideaux de fer comme les murs des conclaves.
Et puis vint la crise du quartz. La déflagration. Schwarz Etienne, qui avait pourtant prospéré en fournissant des mouvements à des dizaines de marques sous label privé, voit ses commandes s’effondrer. La maison survit difficilement aux années 1970-1980, avant de revenir à son expertise d’origine en 1985 : la fabrication de mouvements mécaniques. À cette époque, l’entreprise fournit des calibres à des noms aussi prestigieux que Chanel, Dunhill, Mauboussin ou Caran d’Ache, tout en commençant à développer sa propre marque. Une bonne partie de l’industrie horlogère suisse fonctionne alors comme cela : des manufactures discrètes qui alimentent les vitrines des grandes maisons, sans que le grand public n’ait la moindre idée de qui fait quoi.


Le rachat par Radicchi et l’intégration industrielle
Le vrai tournant intervient en 2007, quand Raffaello Radicchi prend le contrôle total de Schwarz Etienne après en avoir été partenaire pendant plus d’une décennie. Le parcours du personnage mérite qu’on s’y arrête une seconde. Fils de petits agriculteurs italiens, Radicchi arrive en Suisse comme ouvrier de chantier sur le tunnel routier du Gothard. Il finit par bâtir l’un des plus importants patrimoines immobiliers privés du canton de Neuchâtel. C’est presque par hasard, raconte-t-il, qu’il rachète Schwarz Etienne : il acquiert d’abord l’immeuble historique de la marque à La Chaux-de-Fonds, puis se prend de passion pour le tic-tac mécanique qui résonne à l’intérieur. Le genre de coup du sort qui n’arrive qu’aux entrepreneurs prêts à dire oui.
Mais l’immobilier ne lui suffit plus : Radicchi veut créer un pôle industriel horloger pleinement intégré, sur le modèle des grandes maisons verticalisées. Il possède déjà RSM, un fabricant de composants en or et en acier pour l’industrie horlogère (ponts, platines, engrenages, éléments de boîtier, couronnes, poussoirs), ainsi qu’E2O Innovations, qui développe et produit des spiraux, balanciers, roues d’ancre, leviers de palette et roues d’échappement. Et c’est là que le projet devient sérieusement ambitieux : E2O fait partie des très rares entités en Suisse capables de produire des spiraux en interne. Le groupe Radicchi Horlogerie comprend également TMH (Tradition Mécanique Horlogère) pour les ponts et platines, et Atec-Cyl pour les machines d’assemblage. L’ensemble est en cours de regroupement sur un même site, avec l’objectif de constituer une base industrielle pleinement intégrée. Une rareté dans le paysage horloger contemporain, où la quasi-totalité des marques dépendent d’une poignée de fournisseurs externes pour les pièces critiques (Nivarox en tête, propriété du Swatch Group).

La Division du Temps : des mouvements micro-rotor pour les marques tierces
L’aventure du calibre maison commence dès 2007-2008, avec le recrutement de Guillaume Camensuli, ancien constructeur chez Christophe Claret, manufacture genevoise réputée pour ses complications. Le premier prototype, baptisé BSE1325-A (pour « base 13,25 lignes série A »), bat pour la première fois le 11 février 2009. Quelques années plus tard, en 2013, la maison présente une refonte complète de cette base sous une nouvelle nomenclature : MSE pour la version manuelle, ASE pour la version automatique. L’ISE (version inversée, avec le micro-rotor visible côté cadran) suit en 2015, et le TSE (tourbillon) en 2016. Quatre familles de calibres, une seule plateforme commune. C’est tout l’enjeu de la philosophie modulaire de Schwarz Etienne : factoriser les coûts de développement en multipliant les déclinaisons techniques sur une base architecturale unique.

Le choix stratégique s’est porté sur le micro-rotor, une solution technique qui offre plusieurs avantages : le rotor miniaturisé s’intègre dans l’épaisseur du mouvement (pas de surépaisseur liée à une masse oscillante classique), ouvre de multiples possibilités d’architecture dans la même hauteur de mouvement, et constitue un véritable élément de différenciation visuelle quand le fond de boîtier est transparent. Le micro-rotor n’est pas la solution la plus simple sur le papier. Inventé en 1955 simultanément par Büren et Universal Genève, il est techniquement plus exigeant qu’un rotor central et historiquement réservé aux mouvements ultra-plats haut de gamme. Patek Philippe, Bvlgari, Chopard, Laurent Ferrier ou A. Lange & Söhne en font usage. Voir un motoriste indépendant en faire son cheval de bataille relève donc d’un parti pris assumé : pas un clone d’ETA, pas un calibre fade, quelque chose qui se voit et qui se raconte.

L’architecture modulaire permet d’évoluer entre versions automatiques et manuelles sans tout redessiner. En version manuelle (MSE 100.00), le micro-rotor est remplacé par deux barillets parallèles qui offrent 96 heures de réserve de marche, soit quatre jours pleins. Le mouvement de base, dans ses deux déclinaisons, mesure 30,40 mm de diamètre (soit 13 ¼ lignes) pour 5,35 mm d’épaisseur, et 6,30 mm pour la version inversée ISE 100.00, qui positionne le micro-rotor et l’organe réglant côté cadran. Les complications disponibles incluent le GMT (en version automatique, avec aiguille 24 heures au centre), l’indication de réserve de marche dont la position varie selon les modèles, et la petite seconde (à 6 heures sur l’ASE classique, à 11 heures sur l’ISE inversé). Toute la machinerie bat à 21 600 alternances par heure, soit 3 Hz, une fréquence volontairement modérée qui privilégie la longévité du mouvement et la stabilité de la réserve de marche au détriment de la fluidité absolue de la trotteuse.

Plus spectaculaire encore : le TSE 122.00, un tourbillon sur construction inversée avec micro-rotor côté cadran, qui intègre une seconde rétrograde originale connectée directement au tourbillon. Une came en escargot est montée sur l’arbre du tourbillon, ce qui permet à l’aiguille des secondes d’avancer le long d’un arc avant de revenir brusquement à son point de départ. Mécaniquement audacieux, visuellement saisissant. Le TSE 121.00, plus classique, propose un tourbillon volant à 1 heure avec heures et minutes au centre et une réserve de marche de 70 heures. Ces calibres représentent les évolutions les plus abouties du concept modulaire Schwarz Etienne, et c’est sur eux que repose la collection La Chaux-de-Fonds, vitrine technique de la maison.
Ci-dessous le mouvement TSE

La Division du Temps fournit ces mouvements à des clients tiers, en se concentrant sur les marques « nouvellement créées ou relancées » qui ne cherchent pas un calibre générique mais un vrai mouvement différenciant. Le microbrand MING, par exemple, fait partie des clients identifiés et a notamment équipé sa fameuse 19.01 d’un calibre développé par Schwarz Etienne. Les commandes peuvent aller de quelques pièces à plusieurs centaines. Les versions à six ponts, plus sophistiquées, sont réservées aux montres Schwarz Etienne maison ; les marques tierces reçoivent des versions à trois ponts, avec des options de squelettisation, de traitements de surface différents, de couleurs et de finitions personnalisées. Une sorte de menu à la carte mécanique, où le client choisit son niveau de complication et sa signature visuelle. Et c’est exactement le genre de proposition qui manque cruellement à l’industrie pour une marque indépendante voulant se démarquer sans investir des millions dans son propre calibre.
Ci-dessous : la montre Ode au Printemps Schwarz Etienne

La synergie avec Kari Voutilainen, et un nouveau souffle stylistique
Si le grand public horloger reste relativement peu familier de Schwarz Etienne, la maison a frappé un grand coup en 2020 en s’associant avec Kari Voutilainen pour la Roma Synergy, modèle limité dont le calibre ASE 200.00 a été décoré par Les Ateliers Voutilainen. Pour ceux qui ne connaîtraient pas, Voutilainen est l’un des horlogers indépendants les plus respectés au monde, finlandais d’origine et installé à Môtiers, dont les pièces s’arrachent à des prix qui décoiffent. Voir son nom apposé sur un calibre Schwarz Etienne, c’est un peu comme voir un grand chef étoilé venir cuisiner chez un confrère pour valider la matière première. Le message est clair : ce que produit la maison de La Chaux-de-Fonds tient la comparaison avec ce qui se fait de mieux dans le segment de l’horlogerie indépendante.

Une nouvelle ère
Schwarz Etienne vient d’emménager dans un nouveau siège : la Villa Sonnenheim, une superbe demeure en bordure de La Chaux-de-Fonds, entièrement rénovée, qui abrite le bureau de design, la gestion de projet, le marketing, la logistique, le contrôle qualité, et les ateliers d’assemblage de mouvements et de montres. L’arrivée de deux nouveaux cadres dirigeants, Ronald Ledermann et Walter Ribaga, vétérans de l’industrie, marque l’entrée dans une phase de développement plus structurée. Plusieurs nouveaux projets sont dans le pipeline, dont la collection 1902 lancée à Watches and Wonders 2025 : un boîtier titane grade 5 de 39 mm, des lignes fluides, une élégance discrète qui marque un virage stylistique pour la maison. Adieu les boîtiers en soucoupe volante de la collection Roswell d’antan, place à une horlogerie plus posée, plus mature, qui assume sa filiation avec La Chaux-de-Fonds sans en surjouer les codes vintage.
Pour l’amateur de montres pour homme qui s’intéresse aux mouvements originaux et aux maisons indépendantes, Schwarz Etienne et sa Division du Temps méritent largement qu’on s’y attarde. À mi-chemin entre l’atelier d’horloger qui produit en petite série et l’industriel qui fournit des dizaines de marques, Schwarz Etienne occupe une place rare dans le paysage horloger : verticalisée jusqu’au spiral, modulaire dans ses calibres, sélective dans ses partenariats. Le genre de profil qui pourrait bien devenir, dans les années qui viennent, un repère essentiel pour qui cherche autre chose qu’un calibre générique sous le cadran.


