Dans l’horlogerie ancienne, la double signature avait une saveur particulière. Voir s’afficher sur un cadran le nom d’un détaillant prestigieux à côté de celui de la manufacture, un Tiffany & Co. sous un Patek, un Serpico y Laino sur une Rolex, c’était la promesse d’une pièce passée par les bonnes mains. Les collectionneurs se les arrachent encore. Zenith vient de reprendre l’idée à son compte, mais en la tordant joliment : pour la première montre de son Double Signed Program, la maison du Locle ne s’associe pas à un revendeur, mais à un confrère. Et pas n’importe lequel, puisqu’il s’agit de l’indépendant japonais Naoya Hida.
La pièce, dévoilée ce 2 juin, répond au nom de « G.F.J. Calibre 135 Double Signed with Naoya Hida & Co« . L’intitulé est à rallonge, mais il dit l’essentiel : on prend la G.F.J., réinterprétation moderne du légendaire calibre 135, et on la confie au regard d’un autre.


Une visite à Tokyo, et tout s’enclenche
L’histoire commence dans un atelier. Romain Marietta, Chief Product Officer de Zenith, pousse la porte du studio tokyoïte de Naoya Hida. Les deux hommes partagent la même obsession pour l’âge d’or de l’horlogerie, et la conversation tourne vite à l’évidence. Hida connaît le calibre 135 depuis les années 1990. Il l’étudie, il l’admire, il le révère presque. Lui proposer de le réinterpréter, c’est un peu comme demander à un sommelier de composer sa propre cave : on sait d’avance qu’il maîtrise le terrain.
Fondée en 2018, Naoya Hida & Co. est une toute petite structure de Tokyo qui sort une poignée de montres par an. Son langage est connu des amateurs : des pièces sobres, classiques jusqu’au bout des aiguilles, des cadrans en argent gravés et finis à la main, une esthétique qui pioche sans complexe entre les années 1930 et 1960. L’exact opposé du tape-à-l’œil.

Un cadran où la Suisse rencontre le Japon
Sur cette G.F.J., Hida applique les codes de son modèle NH Type 2A, taillé dans l’esprit des fifties. Le cadran est en argent massif. Toutes les indications, double signature Zenith / Naoya Hida & Co. comprise, sont gravées à la main par le maître graveur Keisuke Kano, puis remplies de laque japonaise Urushi bleue, cette résine tirée de la sève d’un arbre que les ateliers nippons travaillent par couches successives depuis des siècles. C’est là que les deux cultures se télescopent : la rigueur chronométrique du Locle et le geste artisanal de Kyoto, réunis sur quelques centimètres carrés.

Sous le saphir, une vraie légende
Retournez la montre, c’est là que ça se joue vraiment. Le calibre 135 n’est pas un mouvement de plus. Produit entre 1949 et 1962, il a vu sa version concours, le 135-O, rafler 235 prix de chronométrie, un record absolu jamais battu, avec cinq premières places consécutives à l’Observatoire de Neuchâtel entre 1950 et 1954. Derrière cette razzia, deux régleurs d’exception, Charles Fleck et René Gygax, et une idée de construction maligne : un rouage décentré pour loger un balancier surdimensionné, dont l’inertie faisait merveille dans les conditions très particulières des épreuves d’observatoire. Le 135 avait d’ailleurs connu une première résurrection confidentielle en 2022, le temps d’une série animée par dix mouvements d’époque restaurés par Kari Voutilainen.

La version actuelle reprend cette architecture en la musclant pour notre siècle. Réserve de marche portée à 72 heures, là où l’aïeul plafonnait autour de 40. Stop-seconde pour une mise à l’heure au poil. Axe de balancier protégé par des chatons montés sur ressorts. La fréquence reste sage, 2,5 Hz soit 18 000 alternances par heure, le spiral est un Breguet, et la fameuse raquette à double flèche chère à Fleck veille toujours au réglage fin. Le tout calé à plus ou moins 2 secondes par jour et certifié COSC. Côté décor, on retrouve les finitions inaugurées sur les dernières G.F.J. : larges Côtes de Genève, anglages réalisés à la main, finition ruthénium sombre relevée de marquages or jaune.

Trois bracelets qui en disent long
Détail qui ne trompe pas sur l’intention de la maison : la dotation en bracelets. Un cuir Himeji Kurozan, matière japonaise rare tannée selon des méthodes traditionnelles puis laquée à l’Urushi, couche après couche. Un cuir Wagyu travaillé par les artisans de Kyoto Leather. Et un denim indigo signé Kaihara, l’un des grands noms du denim japonais, installé à Fukuyama, qui fournit nombre de marques premium. La boucle ardillon, en platine, est gravée des initiales G.F.J. On a connu pire trousseau mes amis !



Dix exemplaires, et puis c’est tout
Le boîtier, en platine, mesure 39,15 mm pour 10,5 mm d’épaisseur, des proportions de montre habillée qui tiennent à distance toute esbroufe. Étanchéité 5 ATM, heures et minutes au centre, petite seconde à 6 heures, aiguilles en or massif polies main et trotteuse en acier bleui thermiquement. Presque l’essentiel. N’est-ce pas là le plus grand luxe ?
La série est limitée à 10 pièces, seulement, sous la référence 40.1865-2.0135/01.C220. Le prix ? On parle vraiment du prix ? Ok allons y : 65 900 euros, soit 58 900 francs suisses. Oui, c’est une somme. Mais on parle de platine, un métal onéreux, d’un cadran gravé à la main et d’un mouvement de concours édité à dix exemplaires sur la planète. Le tarif se discute moins qu’il n’en a l’air finalement.
On le répète volontiers ici : Zenith fait partie de ces maisons dont le patrimoine technique mériterait une lumière plus franche. Avec la G.F.J., et désormais ce Double Signed Program, la manufacture ne se contente pas de ressortir ses archives. Elle les fait dialoguer. Et quand le dialogue se noue entre Le Locle et Tokyo, entre la chronométrie d’observatoire et la laque Urushi, le résultat a cette profondeur tranquille qui ne s’invente pas. Reste à voir si les neuf prochains invités du programme tiendront le niveau du premier.





