MONTRES HOMME

KENISSI

Quand on pense aux grandes manufactures de mouvements, on imagine volontiers des maisons centenaires installées depuis toujours dans les Montagnes neuchâteloises. Kenissi n’a rien de tout cela. Créée en 2016, opérationnelle dans sa forme actuelle depuis 2022, installée dans un bâtiment flambant neuf au Locle, cette manufacture est la benjamine du secteur. Et pourtant, elle équipe déjà Tudor, Breitling, Chanel, TAG Heuer, Norqain, Fortis, Bell & Ross et Ultramarine. En quelques années à peine, Kenissi s’est imposée comme l’acteur le plus ambitieux du segment haut de gamme des mouvements tiers.

Le projet Tudor : s’émanciper d’ETA sans passer par Rolex

Pour comprendre Kenissi, il faut d’abord comprendre la situation de Tudor au début des années 2010. La petite sœur de Rolex, fondée en 1926 par Hans Wilsdorf, avait bâti sa réputation sur une promesse simple : la qualité Rolex à un prix plus accessible. Pendant des décennies, cela passait par l’utilisation de boîtiers Rolex et de mouvements ETA. Mais quand le Swatch Group a commencé à restreindre les livraisons d’ETA aux marques extérieures, Tudor s’est retrouvée dans une impasse stratégique : dépendre d’un concurrent pour le cœur de ses montres n’était plus tenable.

Utiliser les mouvements Rolex n’était pas non plus une option. Cela aurait brouillé le positionnement des deux marques et supprimé l’écart de prix qui justifie l’existence de Tudor. La solution retenue a été de créer une entité séparée, dédiée à la conception et à la production de mouvements manufacture. En 2010, Tudor constitue une équipe d’experts. En 2015, le premier calibre manufacture, le MT5612, est présenté à Baselworld. En 2016, cette activité est formalisée sous le nom de Kenissi, du grec ancien « kinesis » (mouvement).

TUDOR-Manufacture

Un bâtiment neuf, une ambition industrielle

La manufacture Kenissi partage avec Tudor un complexe industriel inauguré au Locle en 2021, après trois ans de construction. Le bâtiment, long de 150 mètres, est divisé en deux ailes : l’une, peinte en rouge Tudor, abrite l’assemblage des montres ; l’autre, en gris, héberge Kenissi et ses lignes de production de mouvements. Les deux sont reliées physiquement mais fonctionnent comme des entités distinctes. Chaque mouvement produit par Kenissi quitte le bâtiment pour être envoyé au COSC (qui dispose d’un laboratoire au Locle même) avant de revenir pour être emboîté chez Tudor.

L’usine emploie environ 150 personnes et fonctionne selon le Toyota Production System, le même modèle de gestion que celui utilisé par Rolex. Chaque support de mouvement est équipé d’une puce RFID qui permet de suivre en temps réel sa position dans la chaîne d’assemblage. L’assemblage lui-même reste manuel, effectué par des horlogers formés à intervenir à n’importe quelle étape du processus.

Trois familles de calibres, un cahier des charges exigeant

Kenissi produit trois familles de mouvements automatiques, déclinés en trois gabarits :

  • grand : MT56, qui équipe les Black Bay 41 et les Pelagos
  • intermédiaire : MT54
  • petit : MT52, qu’on retrouve dans les Black Bay Fifty-Eight et la Chanel J12.

Tous partagent un cahier des charges commun : balancier à inertie variable avec quatre masselottes de réglage, spiral en silicium antimagnétique, certification COSC chronomètre systématique, et réserve de marche de 70 heures pour les calibres grand et intermédiaire (50 heures pour les petits).

Le taux de réussite aux tests COSC est remarquable : bien inférieur à 3% de rejet au premier passage, et virtuellement 100% après ajustement. C’est un niveau de constance industrielle qui place Kenissi au-dessus de la plupart des manufactures indépendantes. Les options de complications incluent le GMT, la date, le jour-date combiné, l’indication de semaine et la réserve de marche.

Ci-dessous : mouvement MT5641

Bien plus qu’un fournisseur captif

La décision stratégique la plus intéressante de Tudor a été d’ouvrir Kenissi à des clients tiers dès 2016, un an seulement après sa création. Le premier partenaire a été Breitling, avec un accord d’échange croisé : Tudor fournit un mouvement trois aiguilles à Breitling (pour la Superocean Heritage), tandis que Breitling fournit un mouvement chronographe B01 à Tudor (pour la Black Bay Chrono). Un deal qui profite aux deux parties.

En 2018, Chanel prend une participation de 20% dans Kenissi et devient le deuxième actionnaire. Le calibre Kenissi équipe depuis lors la J12, modèle emblématique de la maison française. Puis se sont ajoutés TAG Heuer (pour l’Aquaracer Professional 1000 Superdiver, avec le calibre TH30 certifié COSC offrant 70 heures de réserve de marche), Norqain, Fortis, Bell & Ross et Ultramarine. Le point commun de ces marques : une crédibilité horlogère solide et une vision de développement à moyen terme.

Ci-dessous : la Superocean Heritage de Bretling


Le chronographe MT59XX : la prochaine étape

En 2023, la contribution de Tudor à la vente aux enchères Only Watch comprenait la Prince Chronograph One, équipée d’un prototype du calibre MT59XX, un chronographe à roue à colonnes entièrement développé par Kenissi. Ce mouvement, encore en développement, pourrait marquer l’étape suivante : un chronographe 100% Kenissi qui viendrait compléter le catalogue et réduire la dépendance de Tudor au B01 de Breitling pour ses modèles chrono.


Le réseau de fournisseurs affiliés : un écosystème intégré

Ce qui rend Kenissi particulièrement solide, c’est son intégration dans un réseau de fournisseurs de composants stratégiques détenus par Tudor. Platines, ponts, composants de précision : plusieurs entreprises affiliées au groupe produisent les éléments clés des mouvements Kenissi. Ces fournisseurs fonctionnent comme des entités indépendantes et servent également d’autres marques, ce qui permet à Tudor de garder le pouls du marché (la demande de composants est un indicateur avancé des ventes futures de montres) tout en sécurisant sa chaîne d’approvisionnement.

L’exception notable est le spiral silicium, dont la fourniture est encore externalisée. Mais la conception et la formulation restent la propriété de Tudor, ce qui signifie que le fournisseur ne peut pas revendre le même composant à un concurrent. Cette approche, qui rappelle la stratégie de Rolex avec ses propres fournisseurs, garantit à Kenissi une autonomie technique de fait, même sans intégration verticale totale.

Ci-dessous : Spiral en silicium

spiral en sillicium

La certification METAS : un cran au-dessus du COSC

Depuis 2024, certaines références Tudor bénéficient de la certification Master Chronometer (METAS), un standard développé conjointement par Omega et l’Office fédéral de métrologie suisse. Cette certification va au-delà du COSC : les tests sont réalisés sur la montre complète (et non sur le mouvement seul), avec une précision de 0 à +5 secondes par jour, une résistance magnétique de 15 000 gauss et des tests d’étanchéité. Le fait que Kenissi puisse produire des mouvements qui passent ces tests sur la montre finie témoigne d’un niveau de constance industrielle exceptionnel pour une manufacture aussi jeune.

Un positionnement premium assumé

La direction de Kenissi a connu une transition en 2023 : Jean-Paul Girardin, qui avait piloté le projet depuis le début (après avoir notamment dirigé Breitling et supervisé le développement de son mouvement manufacture B01), a passé le relais à Clemens Gisler, un profil issu d’IWC Schaffhausen et de Rolex. Ce changement de garde marque le passage d’une phase entrepreneuriale (lancer la manufacture, trouver les premiers clients, construire le bâtiment) à une phase industrielle (optimiser la production, élargir la gamme, maintenir la qualité à grande échelle). La philosophie de Kenissi reste centrée sur trois piliers : robustesse et fiabilité (des calibres conçus pour les toolwatches de Tudor et Breitling), précision certifiée (COSC systématique, METAS sur certaines références), et réserve de marche généreuse (70 heures, de quoi tenir un week-end complet sans porter sa montre).

Kenissi ne joue pas dans la même cour que Sellita ou Soprod. Le prix estimé d’un mouvement trois aiguilles avec 70 heures de réserve de marche se situe entre 450 et 600 CHF, soit bien au-dessus du SW200 (sous les 200 CHF) ou du Newton de Soprod (130 à 155 CHF). C’est le prix de la certification COSC systématique, du spiral silicium, de la réserve de marche étendue et d’une finition industrielle de très haut niveau. Pour les marques qui équipent des montres vendues entre 2 000 et 5 000 euros, le calcul fait sens : un calibre Kenissi constitue un argument marketing puissant et un véritable gage de qualité mécanique.


En à peine dix ans, Kenissi a accompli ce que beaucoup pensaient impossible : créer de toutes pièces une manufacture de mouvements capable de rivaliser avec les acteurs établis, tout en servant à la fois les besoins de sa maison mère et ceux d’une clientèle externe exigeante. Pour l’amateur de montres qui hésite entre une Tudor et une marque équipée d’un mouvement générique, la présence d’un calibre Kenissi certifié COSC sous le fond de boîtier constitue un argument de poids.

La question qui se pose désormais est celle de la capacité. Avec 150 employés et un bâtiment de 5 500 m² (côté Kenissi seul), la manufacture a encore de la marge de croissance. Tudor produit environ 250 000 montres par an et commercialise 700 références dans 80 pays. Kenissi doit couvrir cette demande tout en servant ses clients externes. L’espace derrière la manufacture, un vaste terrain non construit, suggère que l’extension est déjà dans les plans. La manufacture du Locle n’a pas fini de faire parler d’elle.



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