MONTRES HOMME

RICHARD MILLE : L’HISTOIRE COMPLÈTE

histoire richard mille

Il y a quelque chose de profondément contre-intuitif dans l’histoire de Richard Mille. L’horlogerie de luxe est un monde où la légitimité se mesure en siècles. Patek Philippe existe depuis 1839. Audemars Piguet depuis 1875. Vacheron Constantin remonte à 1755. Et puis, en 2001, un Français de cinquante ans originaire de Draguignan, sans formation d’horloger, lance une marque qui porte son nom, propose des montres à six chiffres fabriquées dans des matériaux que personne n’associe à l’horlogerie, et réussit. Pas un succès d’estime. Un succès commercial colossal. Aujourd’hui, Richard Mille est la sixième marque horlogère mondiale en chiffre d’affaires selon Morgan Stanley, avec un CA estimé à 1,55 milliard de francs suisses en 2024 pour environ 5 900 montres produites. Soit un prix moyen unitaire de l’ordre de 270 000 euros. Aucune autre marque au monde n’atteint ce ratio.

Comment en est-on arrivé là ? L’histoire mérite d’être racontée en détail, parce qu’elle dit autant sur l’homme que sur l’époque qui l’a rendu possible.

Richard Mille : l’homme avant la marque

De Draguignan à la place Vendôme

Richard Jean-Louis Mille naît le 13 février 1951 à Draguignan, dans le Var. Fils d’expert-comptable, mère au foyer, rien ne le prédestine à l’horlogerie. Après un séjour linguistique d’un an en Angleterre (où il étudie Shakespeare, détail qui en dit long sur le personnage), il obtient un diplôme de marketing à l’IUT de Besançon en 1974. Besançon, capitale historique de l’horlogerie française : le hasard géographique fait bien les choses.

Il entre la même année chez Finhor (devenue HERMA, famille Anguenot), entreprise horlogère basée à Villers-le-Lac dans le Doubs, comme responsable export. En 1981, le groupe Matra rachète Finhor. Mille monte dans la hiérarchie et devient directeur commercial export de l’ensemble des marques horlogères du groupe, dont Yema et Cupillard Rième. Quand Matra revend ses activités horlogères au japonais Seiko, Mille change de registre et rejoint en 1992 Mauboussin, le joaillier de la place Vendôme. Il y crée la division horlogère, en prend la présidence, puis accède au poste de directeur général de la joaillerie. C’est chez Mauboussin, entre 1988 et 1998, qu’il forge ses convictions et tisse le réseau qui rendra tout le reste possible. Il y noue notamment des relations étroites avec les équipes d’Audemars Piguet, et en particulier avec Giulio Papi (Renaud & Papi), le maître des grandes complications.

En 1998, en désaccord profond avec la stratégie commerciale de la famille Mauboussin, il quitte la maison. Il a quarante-sept ans, une connaissance intime du marché horloger haut de gamme, et une idée très précise de la montre qu’il veut créer.

Ci-dessous Richard Mille.

Richard Mille, portrait

Le cercle des fondateurs : Guenat, Picciotto, Tissot et Audemars Piguet

L’histoire de Richard Mille n’est pas celle d’un homme seul. C’est celle d’une poignée de personnalités complémentaires qui ont cru à un projet que tout le milieu jugeait déraisonnable.

Dominique Guenat d’abord. Les deux hommes se connaissent depuis 1988, époque où Mille travaille encore chez Mauboussin. Guenat est un industriel suisse, propriétaire de Montres Valgine (Guenat SA), une PME horlogère installée aux Breuleux, dans le Jura suisse. Il possède l’outil de production, les savoir-faire techniques, l’ancrage dans le tissu horloger helvétique. Mille et Guenat partagent une passion commune pour l’automobile, l’aéronautique et la mécanique de précision. Fin 1998, quand Mille lui montre ses plans, Guenat accepte immédiatement de s’associer au projet.

Laurent Picciotto ensuite. Le fondateur de Chronopassion, la boutique horlogère de la rue Saint-Honoré à Paris, est un personnage à part dans l’univers de la distribution. Défricheur de talents, champion des indépendants, Picciotto a l’instinct du collectionneur et le réseau du marchand. Il devient actionnaire et cofondateur de Richard Mille, apportant au projet ce qu’aucun business plan ne peut fournir : la crédibilité immédiate auprès de la communauté des passionnés et des collectionneurs. Quand le détaillant le plus respecté de Paris met son nom (et son argent) dans une marque nouvelle, le signal est puissant.

Lucien Tissot, avocat spécialisé dans le droit horloger, complète le cercle. Et Audemars Piguet, manufacture avec laquelle Mille entretient des liens étroits depuis ses années Mauboussin, apporte un soutien technique décisif. La collaboration avec AP donnera naissance aux premiers calibres de la marque, avant une entrée au capital en 2007 à hauteur de 10%.

Ensemble, ces cinq acteurs fondent Horométrie SA, société d’exploitation de la marque Richard Mille, inscrite au registre du commerce suisse le 23 octobre 2001. Le siège est aux Breuleux, chez Valgine. Le pari est lancé.

Ci-dessous Dominique Guenat.

Dominique Guenat, cofondateur de Richard Mille

La vision : une montre de course pour le poignet

Ce que Richard Mille veut créer n’existe pas encore. Il ne veut pas faire une belle montre classique de plus. Il veut transposer au poignet ce que la Formule 1 fait à l’automobile : pousser la technique dans ses derniers retranchements, utiliser des matériaux de pointe issus de l’aérospatiale, et concevoir un objet où chaque gramme, chaque composant, chaque finition a une raison d’être fonctionnelle.

Le cahier des charges qu’il se fixe est radical. Les montres devront résister aux chocs les plus violents du sport de haut niveau, pas dans un tiroir, mais au poignet pendant l’effort. Les matériaux seront ceux de l’industrie aéronautique et spatiale : titane grade 5 (l’alliage titane-aluminium-vanadium qu’on retrouve dans les trains d’atterrissage), carbone TPT, céramique technique, alliages de lithium. Les mouvements seront entièrement squelettés, visibles, tridimensionnels, comme si on ouvrait le capot d’un moteur de course. Et les prix seront extrêmes, assumés, revendiqués : Richard Mille vise le sommet absolu du marché, ces collectionneurs et ultra-fortunés pour qui le coût n’est jamais l’obstacle mais la rareté, l’innovation et la différenciation le sont.

Cette vision rompt avec tout ce que l’horlogerie traditionnelle considère comme acquis. Pas de design rond et classique, pas de discrétion élégante, pas d’héritage séculaire à invoquer. À rebours de l’idée reçue selon laquelle la valeur d’une montre se mesure à son poids en or, Mille veut prouver que la légèreté peut être un luxe. C’est un pari fou. Il va fonctionner au-delà de toute prévision raisonnable.


La RM 001 Tourbillon : le choc de 2001

Après trois ans de recherche et de prototypage, la première montre Richard Mille est présentée au salon Baselworld en 2001. La RM 001 est un tourbillon à remontage manuel logé dans un boîtier tonneau en titane de 38 x 45 mm pour 12 mm d’épaisseur. Le mouvement, composé de 267 pièces, est entièrement visible sous verre saphir recto-verso. Il intègre un indicateur de couple, fonctionnalité directement inspirée du compte-tours automobile qui permet de mesurer la tension du ressort de barillet, un indicateur de réserve de marche et un sélecteur de fonction (remontage, position neutre, mise à l’heure). L’architecture est verticale, spectaculaire, radicalement différente de tout ce qui se fait alors dans l’horlogerie suisse.

Le prix de lancement : environ 135 000 dollars. Pour une marque totalement inconnue, sans la moindre histoire, c’est un chiffre qui provoque l’incrédulité du milieu. Le scepticisme est général. Qui va acheter un tourbillon à ce prix chez un nouveau venu ?

La réponse arrive vite : la série initiale de 17 exemplaires se vend avant même la livraison. Pour donner la mesure du chemin parcouru depuis, une RM 001 en or gris de 2001 s’est vendue chez Christie’s en 2022 pour 2 094 000 francs suisses. Le concept est validé dès le premier jour. Les clients qui comprennent l’approche technique sans compromis, le refus des conventions, la radicalité du design, sont prêts à payer le prix fort précisément parce que la proposition est inédite.

RM 001 Tourbillon, première montre Richard Mille

L’expansion rapide (2002-2007)

Le succès de la RM 001 ouvre la voie. Richard Mille enchaîne les références à un rythme soutenu, chacune explorant une complication ou un matériau nouveau.

Dès 2002, la RM 002 reprend l’architecture du tourbillon originel mais introduit une platine de base en titane, une première dans l’histoire de l’horlogerie, ainsi qu’un indicateur de fonction à trois positions (remontage, neutre, réglage). La même année, la RM 003 ajoute un double fuseau horaire, premier GMT de la maison. En 2003, la RM 004 propose un chronographe à rattrapante (flyback), complication qui avait nécessité plus de cinq ans de développement. En 2005, deux modèles marquent un tournant : la RM 005, premier calibre automatique de la marque, rend Richard Mille relativement plus accessible (autour de 60 000 euros, si l’on peut employer ce terme), tandis que la RM 006 est le premier tourbillon ultra-léger développé avec un sportif de haut niveau, en l’occurrence le pilote de Formule 1 Felipe Massa.

La RM 009, sortie en 2005 également, est un modèle expérimental limité à 25 pièces dont le boîtier est en ALUSIC, un matériau composite aluminium-carbure de silicium utilisé dans l’exploration spatiale. La montre ne pèse que 29 grammes sans bracelet. La course à la légèreté est lancée.

La production passe de 17 montres en 2001 à environ 500 en 2005. Chaque nouveau modèle se vend avant même d’être assemblé. En 2006, la première boutique Richard Mille ouvre à Hong Kong. En 2007, la marque entre à la Fondation de la Haute Horlogerie et remporte l’Aiguille d’Or au Grand Prix d’Horlogerie de Genève, la plus haute distinction du secteur. Six ans après sa création, Richard Mille est déjà reconnu par ses pairs les plus exigeants.

Richard Mille RM 005, premier modèle automatique

Rafael Nadal et la RM 027 : le coup de génie

Le défi impossible

En 2008, Richard Mille contacte Rafael Nadal, alors numéro un mondial, avec une proposition que personne dans l’industrie n’aurait osé formuler : porter une montre mécanique pendant ses matchs de tennis professionnel. L’idée paraît absurde. Un mouvement à tourbillon est un mécanisme d’une fragilité extrême, avec un balancier oscillant à haute fréquence et des composants microscopiques. Les accélérations subies par le poignet d’un tennisman lors d’une frappe peuvent atteindre plusieurs centaines de G. L’impact entre la balle et les cordes dure entre 4 et 8 millisecondes, et la violence du choc se transmet intégralement au bras. Jusqu’alors, les sponsorings horlogers dans le tennis se limitaient à porter la montre avant et après le match, jamais pendant.

Nadal, qui ne portait rien au poignet auparavant, accepte de tester le concept. Comme il l’a raconté plus tard, Mille lui avait d’abord présenté, par plaisanterie, une lourde montre en platine. Devant sa réaction, il avait aussitôt sorti le prototype de la RM 027 : une montre si légère que Nadal l’a qualifiée de « seconde peau ». Trois ans de développement intensif ont précédé cette rencontre.

Rafael Nadal portant la RM 027 Richard Mille

La RM 027 Tourbillon Rafael Nadal (2010)

La RM 027 est présentée officiellement juste avant Roland-Garros 2010. Les chiffres sont stupéfiants. Le mouvement pèse 3,83 grammes. La montre complète, bracelet compris, pèse moins de 20 grammes, ce qui en fait l’une des montres mécaniques les plus légères jamais réalisées. Le boîtier est en composite à base de carbone, d’une robustesse extrême. La platine et les ponts sont en titane et LITAL, un alliage à forte teneur en lithium contenant aluminium, cuivre, magnésium et zirconium, d’une densité de 2,55 seulement. Ce même alliage est utilisé dans la construction de l’Airbus A380, dans les hélicoptères et les satellites. La carrure et le fond du boîtier sont monobloc pour gagner encore en légèreté.

Le 6 juin 2010, Nadal remporte Roland-Garros (6-4, 6-2, 6-4 en finale) avec la RM 027 au poignet droit. C’est la première fois dans l’histoire du tennis qu’un joueur gagne un tournoi du Grand Chelem en portant une montre mécanique pendant le match. Il enchaîne avec Wimbledon et l’US Open la même année. Les images de Nadal consultant sa montre entre deux points deviennent iconiques. Le message est limpide : Richard Mille ne fabrique pas des bijoux fragiles, il crée des instruments qui fonctionnent sous les contraintes les plus extrêmes.

Prix de la RM 027 : 525 000 dollars. Production limitée à 50 exemplaires. Toutes vendues avant même le début de la fabrication. L’opération dépasse le simple coup marketing : c’est une démonstration technique en conditions réelles, devant les caméras du monde entier, avec un palmarès de Grand Chelem en guise de validation.

RM 027 Richard Mille, tourbillon Rafael Nadal

Les évolutions de la série Nadal

La collaboration entre Richard Mille et Nadal se poursuit depuis 2010 et a donné naissance à plus de dix montres, chacune repoussant les limites de la précédente. La RM 27-01, sortie en 2013, introduit un mouvement suspendu par des câbles d’acier inoxydable de 0,35 mm d’épaisseur, capables d’absorber des chocs jusqu’à 5 000 G. Son boîtier est en carbone NTPT, un matériau qui deviendra la signature visuelle de la marque. La montre pèse 19 grammes bracelet compris. La RM 27-02, présentée à Roland-Garros 2015, descend à 3,35 grammes pour le mouvement seul. La RM 27-03 (2017) résiste à des chocs de 10 000 G grâce à une platine monocoque squelettée en carbone TPT. La plus récente, la RM 27-05 (2024), pèse 11,5 grammes sans bracelet et moins de 15 grammes avec, tout en résistant à 14 000 G, un double record mondial pour un tourbillon volant à remontage manuel. Sa mise au point a nécessité plus de 4 000 heures de recherche et développement, mobilisant les équipes de Richard Mille, d’Audemars Piguet Le Locle et de North Thin Ply Technology.

Nadal a porté ses Richard Mille lors de ses 22 victoires en Grand Chelem avant sa retraite en 2024. Plus qu’un partenariat commercial, cette collaboration de seize ans est devenue l’un des cas d’école les plus spectaculaires de l’histoire du sponsoring sportif.


Les autres ambassadeurs : la montre comme instrument de sport

Le modèle Nadal a créé un précédent que Richard Mille a décliné systématiquement dans d’autres disciplines. Le principe reste le même à chaque fois : concevoir une montre spécifiquement adaptée aux contraintes physiques d’un sport de haut niveau, la faire porter par un champion en conditions réelles de compétition, et prouver que le mécanisme résiste.

Felipe Massa, pilote de Formule 1 chez Ferrari, fut le premier partenaire sportif de la marque. Les RM 006, RM 008 et RM 011 ont été développées pour résister aux accélérations de la F1. En 2009, lors du Grand Prix de Hongrie, Massa subit un accident grave : un ressort de suspension se détache de la voiture qui le précède et le frappe au casque à plus de 200 km/h. Le pilote est grièvement blessé, mais sa Richard Mille, soumise au même choc, sort intacte. L’anecdote, relayée dans le monde entier, vaut toutes les campagnes publicitaires.

Bubba Watson porte la RM 038 lors de ses swings de golf, Yohan Blake la RM 059 lors de ses sprints sur 100 mètres. Jean Todt, président de la FIA et ami de longue date de Richard Mille, inspire plusieurs modèles dont la spectaculaire RM 050. Alain Prost, autre légende de la F1, rejoint le cercle des ambassadeurs historiques. Plus récemment, la marque a développé des collaborations avec des personnalités du monde de la culture et du spectacle : Pharrell Williams (RM 52-05, dite « Pharaon »), Jackie Chan (RM 057, tourbillon Dragon). Dans chaque cas, Richard Mille insiste sur la dimension technique du partenariat : les ambassadeurs testent réellement les montres dans les conditions pour lesquelles elles ont été conçues.

Pharrell Williams et la RM 52-05 Richard Mille

Les matériaux : quand l’aérospatiale rencontre l’horlogerie

Le carbone TPT, signature de la marque

Richard Mille a été le pionnier de l’utilisation du carbone TPT (Thin Ply Technology) en horlogerie, développé en partenariat avec North Thin Ply Technology, une entreprise suisse spécialisée dans les matériaux composites de haute performance. Le procédé consiste à stratifier des fibres de carbone de 30 microns d’épaisseur (six fois plus fines que le carbone standard), en alternant les orientations à ±45°, puis à les imprégner de résine, les comprimer à 6 bars et les chauffer à 120°C pendant la polymérisation. Le résultat est un matériau d’une rigidité exceptionnelle (module de Young supérieur à 150 GPa), d’une légèreté extrême (densité de 1,6 g/cm³) et d’une résistance aux chocs et à la torsion remarquable. Le motif marbré caractéristique, différent sur chaque pièce comme une empreinte digitale, est devenu l’un des codes visuels les plus reconnaissables de la marque.

Le carbone TPT est utilisé pour les boîtiers, mais aussi pour les platines et les ponts des mouvements, contribuant à l’allègement structurel de l’ensemble.

Graphène, saphir, titane et les autres

Le Graph TPT est une évolution du carbone TPT enrichie en graphène, ce qui multiplie la résistance par un facteur d’environ dix. Le saphir permet de réaliser des boîtiers entièrement transparents, mais au prix d’un usinage extrêmement complexe : chaque boîtier en saphir nécessite environ 200 heures d’usinage pour être taillé dans un bloc monolithique. Le titane grade 5, alliage titane-aluminium-vanadium utilisé dans l’aéronautique, offre légèreté et biocompatibilité. Le Cermet, composite céramique-métal, apporte une résistance extrême aux rayures. Richard Mille a également développé un alliage d’or rouge exclusif (or-cuivre) dont la teinte distinctive est devenue un marqueur de la marque dans ses pièces joaillières.

Montre Richard Mille en or rouge :

Richard Mille, montre en or rouge

Des complications qui repoussent les limites

Au-delà des matériaux, Richard Mille développe des complications horlogères parmi les plus spectaculaires de l’industrie contemporaine. Le tourbillon est presque omniprésent dans la collection, parfois en version double ou triple, agissant comme régulateur antigravitationnnel. Les chronographes à rattrapante permettent la mesure de temps intermédiaires avec une précision extrême. Certains modèles intègrent des équations du temps (affichage de la différence entre temps solaire et temps civil), des GMT pour les voyageurs, ou des alarmes à vibration comme la RM 62-01 ACJ, tourbillon alarme développé en partenariat avec Airbus Corporate Jets.

L’architecture des mouvements est toujours tridimensionnelle et théâtrale : platines et ponts squelettés forment de véritables sculptures mécaniques dont la complexité visuelle fait partie intégrante de l’identité de la marque. Chaque montre, retournée ou vue de face, offre un spectacle mécanique permanent.

Tourbillon Richard Mille en saphir :

Richard Mille, tourbillon en boîtier saphir

Production, distribution et chiffres

Richard Mille produit environ 5 900 montres par an (estimation Morgan Stanley 2024), un volume volontairement limité pour maintenir rareté et exclusivité. À titre de comparaison, Rolex produit environ un million de montres par an, et Audemars Piguet, actionnaire historique de Richard Mille, environ 40 000.

La trajectoire de croissance est remarquable. En 2001, 17 montres. En 2005, environ 500. En 2016, entre 3 500 et 3 600 pour un chiffre d’affaires de 225 millions de francs suisses. En 2018, 4 600 montres à un prix moyen de 180 000 euros, pour 300 millions de francs suisses. En 2024, le CA estimé atteint 1,55 milliard de francs suisses, soit un prix moyen unitaire de l’ordre de 270 000 euros. La croissance annuelle moyenne depuis le lancement est d’environ 15%.

La distribution est ultra-sélective : une quarantaine de boutiques dans le monde (détenues en propre ou en franchise avec des partenaires), concentrées dans les grandes capitales et les destinations de prestige. L’accès à certains modèles est conditionné à un historique d’achat. Les listes d’attente s’étendent sur deux à cinq ans pour les références les plus demandées. Sur le marché secondaire, les montres se revendent régulièrement 50 à 100% au-dessus du prix officiel, phénomène que la marque tente de contenir par des conditions de vente strictes.


La clientèle : qui achète une Richard Mille ?

Le positionnement tarifaire de Richard Mille la situe dans un segment que même le luxe horloger traditionnel considère comme extrême. Les modèles les plus simples (tout est relatif) démarrent autour de 80 000 euros. Les grandes complications et pièces uniques atteignent un à deux millions d’euros. La marque cible explicitement une clientèle d’ultra-fortunés disposant d’un patrimoine significatif.

Les profils sont variés mais convergents. On trouve des entrepreneurs de la tech (fondateurs de licornes, investisseurs en capital-risque de la Silicon Valley), des sportifs professionnels dont les revenus se comptent en dizaines de millions (footballeurs, basketteurs, pilotes de F1), des célébrités de la musique et du cinéma (Drake, Jay-Z, Ed Sheeran portent des Richard Mille), et des héritiers de grandes fortunes familiales, notamment au Moyen-Orient et en Asie. Un trait commun : la moyenne d’âge de la clientèle est nettement plus jeune que celle de l’horlogerie traditionnelle. Richard Mille lui-même notait dès 2016 que l’âge moyen de ses acheteurs était passé de la cinquantaine au début des années 2000 à 25-30 ans.

Pour cette clientèle, Richard Mille n’est pas seulement une montre : c’est un marqueur d’appartenance à une hyperélite mondiale, un objet d’une rareté absolue immédiatement reconnaissable par les initiés. Le boîtier tonneau en carbone TPT est devenu, dans certains cercles, l’équivalent horloger de ce que le sac Birkin représente dans la maroquinerie : un symbole de statut qui ne nécessite aucune explication.

Drake portant une Richard Mille

Critiques et controverses

Richard Mille ne fait pas l’unanimité, et c’est peut-être l’un des secrets de sa réussite : une marque qui ne dérange personne ne fascine personne non plus.

La critique la plus fréquente porte sur les prix, jugés disproportionnés par rapport aux coûts de production réels. Certains horlogers et experts estiment que même en tenant compte de la R&D, des matériaux exclusifs et de la production limitée, les tarifs dépassent largement la valeur intrinsèque des montres. La réponse de la marque est constante : dans l’ultra-luxe, le prix reflète la rareté, la désirabilité et le positionnement autant que les coûts de fabrication. Le marché semble donner raison à cette logique : la demande excède structurellement l’offre depuis la création de la marque.

Le reproche d’ostentation revient également. Le design très reconnaissable et volontairement voyant des Richard Mille heurte les tenants de la discrétion horlogère traditionnelle. Porter un boîtier tonneau en carbone TPT au poignet, c’est envoyer un signal sans ambiguïté, ce qui contraste avec la philosophie de marques comme Patek Philippe ou A. Lange & Söhne, où le luxe se veut invisible pour les non-initiés. Cette tension entre affirmation et discrétion est au fond l’un des clivages fondamentaux de l’horlogerie contemporaine, et Richard Mille a clairement choisi son camp.

La spéculation sur le marché secondaire est un autre sujet sensible. Des montres sont achetées et revendues rapidement avec des marges considérables, ce qui transforme certains modèles en actifs financiers plus qu’en objets de passion. Richard Mille tente de contenir ce phénomène par des conditions de vente strictes, mais le problème est structurel dès lors que la demande dépasse à ce point la production.

Enfin, l’absence d’héritage historique continue de faire grincer des dents chez certains puristes. Vingt-cinq ans d’existence, c’est remarquable pour construire une marque de cette envergure, mais c’est un battement de cil à l’échelle de l’horlogerie suisse. La contre-argumentation de Richard Mille est simple : l’innovation du présent vaut la tradition du passé. L’avenir dira si cette conviction résiste à l’épreuve du temps. Mais pour l’instant, les chiffres parlent d’eux-mêmes.


La succession et l’avenir

En 2022, Richard Mille, alors âgé de soixante-et-onze ans, prend sa retraite opérationnelle et cède la direction de la marque à ses enfants Alexandre et Amanda. La transition était préparée de longue date. Cécile Guenat, fille de Dominique, dirige la collection féminine depuis 2018 (elle a signé la RM 71-01, premier tourbillon automatique entièrement conçu par une femme). La marque est désormais pilotée par la deuxième génération des deux familles fondatrices.

Le groupe Richard Mille, tel qu’il existe aujourd’hui, est constitué de plusieurs entités : Horométrie SA pour la distribution et l’exploitation de la marque, Guenat SA Montres Valgine pour la conception et l’assemblage des montres, ProArt (anciennement Prototypes Artisanals, racheté en 2013) pour l’usinage des composants dans un bâtiment de 3 000 m² aux Breuleux, VMDH (Vital Morel Décalque Horlogère) à La Chaux-de-Fonds pour la décoration des pièces et la production des cadrans, et les Éditions Cercle d’Art pour l’activité éditoriale. L’ensemble emploie plusieurs centaines de collaborateurs.

Richard Mille prouve qu’en horlogerie, la légitimité ne procède pas uniquement de l’ancienneté. Vision technique radicale, matériaux empruntés à l’aérospatiale, partenariats sportifs qui dépassent le simple sponsoring, production délibérément limitée, prix assumés sans complexe : la recette est cohérente, et elle fonctionne depuis un quart de siècle. Que l’on aime ou non l’esthétique, que l’on juge les prix justifiés ou excessifs, il est difficile de contester le fait : Richard Mille a bouleversé les codes du luxe horloger et créé, en une génération, l’un des phénomènes commerciaux les plus remarquables de l’industrie contemporaine.



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