MONTRES HOMME

ZENITH : L’HISTOIRE COMPLÈTE

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L’histoire de Zenith tient en une scène. Nous sommes en 1975. L’horlogerie suisse s’effondre sous les coups du quartz japonais. La direction de Zenith, alors propriété du holding Dixi, ordonne la destruction de tout l’outillage de production des mouvements mécaniques. Les machines doivent être ferraillées, les plans jetés, les étampes fondues. L’avenir est au quartz, le mécanique est mort, on tourne la page.

Charles Vermot, chef de fabrication des ébauches depuis quarante ans, refuse. La nuit, en secret, avec l’aide de son frère, il cache dans les combles de la manufacture environ 150 étampes, des cames, des outils de coupe, et un classeur de notes manuscrites détaillant chaque étape de fabrication. Environ une tonne d’acier, qu’il mure derrière une cloison dans les mansardes du bâtiment. Personne ne sait. Neuf ans passeront avant que le secret ne soit révélé.

Ce que Vermot a sauvé, c’est l’El Primero, le calibre chronographe automatique à haute fréquence que Zenith avait mis sept ans à développer et présenté en 1969. Sans cet acte de désobéissance, l’un des mouvements les plus importants de l’histoire horlogère aurait disparu. Et Zenith avec, probablement.

Montre de poche Favre-Jacot, ancêtre de Zenith

Georges Favre-Jacot et la naissance de la manufacture (1865)

Georges Favre-Jacot naît en 1843 au Locle, berceau de l’horlogerie neuchâteloise. À vingt-deux ans, en 1865, il fonde son propre atelier. Ce qui le distingue de ses contemporains, c’est son refus du système de l’établissage, cette organisation décentralisée où chaque artisan fabrique un composant à domicile et un établisseur assemble le tout. Favre-Jacot veut tout produire sous un même toit : ébauches, finissage, assemblage, réglage. C’est un choix d’ingénieur autant que d’entrepreneur. L’intégration verticale permet un contrôle qualité que l’établissage, par nature fragmenté, ne peut garantir.

Il construit progressivement une véritable manufacture, l’une des premières du terme au sens strict. En 1896, l’atelier emploie déjà plus de 200 personnes et produit environ 10 000 montres par an. En 1911, Favre-Jacot rebaptise sa manufacture « Zenith », le point culminant, le sommet. Le logo étoilé, qui traversera les époques, symbolise cette ambition.

Georges Favre-Jacot, fondateur de Zenith

Un demi-siècle de prix de précision (1903-1960)

Durant la première moitié du XXe siècle, Zenith se forge une réputation de manufacture obsédée par la précision chronométrique. Les chronomètres de la maison participent systématiquement aux concours d’observatoires (Neuchâtel, Kew, Besançon), ces compétitions où les mouvements sont soumis à des batteries de tests de précision dans différentes positions et températures. Entre 1903 et 1960, Zenith accumule plus de 2 300 prix et récompenses dans ces concours, un palmarès qui en fait l’une des manufactures les plus primées de l’histoire.

Cette quête de précision n’est pas qu’un exercice d’amour-propre. Elle a des applications concrètes. Les montres Zenith équipent des explorateurs polaires, des scientifiques, des aviateurs, tous ceux dont la vie ou le travail dépendent d’un instrument qui ne ment pas. La manufacture produit aussi des chronomètres de marine, ces instruments de bord essentiels à la navigation hauturière pour le calcul de la longitude. La précision, chez Zenith, n’est pas un argument marketing : c’est une culture d’entreprise qui imprègne tout, de l’atelier au produit fini.

Zenith et le sport automobile

L’El Primero : sept ans pour un mouvement qui changera tout (1962-1969)

En 1962, la direction de Zenith lance un projet de R&D extraordinairement ambitieux : créer le premier chronographe automatique au monde. L’objectif est de combiner dans un même mouvement intégré la fonction chronographe (mesure de temps courts) et le remontage automatique (par le mouvement du poignet), deux complications complexes que personne n’a encore réunies. L’idée initiale est de présenter le résultat pour le centenaire de la marque, en 1965.

Mais le projet s’avère bien plus complexe que prévu. Les premiers dessins techniques sont réalisés par Henri Nagel, qui travaille à la plume, au compas et à la loupe, sur des feuilles de 60 x 40 cm, sans pantographe. Le développement patine. 1965 passe, puis 1966, puis 1967. En 1968, le dossier est confié à Pierre-Alfred Roulet, ingénieur de 28 ans, avec une mission limpide : le chronographe automatique doit être prêt avant la Foire de Bâle au printemps 1969. Roulet est rejoint par Marc Roethlisberger et Christian Jubin, qui construit les prototypes.

En cours de développement, un choix technique crucial est fait : le mouvement battra à 36 000 alternances par heure (5 Hz), soit le double de la fréquence standard de l’époque (18 000 alt/h). Cette haute fréquence permet la mesure au dixième de seconde, une précision inédite pour un chronographe mécanique. Mais elle pose des défis considérables : à cette vitesse, les huiles de lubrification classiques sont projetées par la force centrifuge et viennent polluer d’autres organes du mouvement. Il faut développer de nouvelles huiles et repenser l’échappement. Zenith devient la première marque à utiliser du disulfure de molybdène comme revêtement de surface sur les palettes, un procédé de lubrification à sec.

Chronographe automatique Zenith El Primero

Le 10 janvier 1969

Le 10 janvier 1969, Zenith dévoile l’El Primero (« le premier » en espagnol) lors d’une conférence de presse. Le calibre porte le nom de code 3019 PHC. Ses caractéristiques sont remarquables : 36 000 alternances par heure, chronographe intégré (pas un module rapporté sur un mouvement existant), roue à colonnes, rotor central monté sur roulement à billes, réserve de marche d’environ 50 heures, le tout dans des dimensions compactes (29,33 mm de diamètre, 6,5 mm d’épaisseur). Côté cadran, trois compteurs dans trois couleurs différentes (gris pour les secondes, anthracite pour les minutes du chrono, bleu pour les heures du chrono) et une grande trotteuse rouge parcourant un chemin de fer étalonné au dixième de seconde.

La course au premier chronographe automatique était serrée. Le consortium Chronomatic (Heuer, Breitling, Hamilton-Büren et Dubois-Dépraz) présente son Calibre 11 le 3 mars 1969, soit moins de deux mois après Zenith. Le japonais Seiko lance son calibre 6139 au printemps. Qui fut réellement « le premier » ? La question fait encore débat. Zenith fut le premier à annoncer publiquement et à présenter un prototype fonctionnel. Mais l’El Primero ne sera commercialisé qu’en octobre 1969, après le Calibre 11 et probablement après le Seiko 6139. En revanche, l’approche de Zenith est la plus sophistiquée techniquement : un mouvement intégré conçu d’emblée comme chronographe automatique, là où le Calibre 11 superpose un module sur un mouvement existant. Disons les choses simplement : Zenith a gagné la course de l’annonce, le consortium Chronomatic celle de la commercialisation, et Zenith celle de l’élégance technique.

Calibre El Primero, vue du mouvement

La crise du quartz et le sauvetage de Charles Vermot (1970-1984)

L’ironie est cruelle. L’El Primero, aboutissement de sept ans de développement et triomphe technique incontestable, arrive sur le marché exactement au moment où le quartz japonais commence à dévaster l’horlogerie mécanique suisse. Les montres à quartz sont plus précises, moins chères, plus fiables. Le chronographe mécanique de haute complication, aussi brillant soit-il, devient soudain un anachronisme commercial.

Les ventes de Zenith s’effondrent. En 1971, la manufacture est rachetée par Zenith Radio Corporation, un groupe américain. En 1974, la production de l’El Primero est ralentie. En 1978, Zenith Radio cède la manufacture à un consortium suisse mené par Paul Castella, dans lequel figure Dixi, fabricant de machines-outils. C’est la direction de Dixi qui, en 1975, constatant l’hémorragie financière, ordonne la destruction des outillages mécaniques.

Et c’est là que Charles Vermot entre dans l’histoire. Chef de fabrication des ébauches depuis 1954, Vermot connaît chaque pièce, chaque étampe, chaque procédé de l’El Primero. Il est convaincu que l’horlogerie mécanique reviendra. Il désobéit. Avec son frère, il cache environ 150 étampes, des cames et des outils de coupe dans les mansardes de la manufacture, qu’il mure ensuite. Il consigne dans un classeur manuscrit toutes les indications nécessaires à la reprise de la fabrication. Puis il attend.

Charles Vermot, l'homme qui a sauvé l'El Primero

Neuf ans passent. Au début des années 1980, le vent tourne. La mode des montres mécaniques revient. Les collectionneurs recherchent les complications. Pierre-Alain Blum, président d’Ebel, entend parler de l’existence d’ébauches El Primero non terminées dans les stocks de Zenith. Un ingénieur, mis au courant du secret, demande à Vermot s’il est possible de relancer la production. Vermot révèle alors ce qu’il a fait. Les étampes sont descendues des combles, nettoyées, remises en service. Le classeur manuscrit fournit toutes les instructions nécessaires. L’El Primero renaît.

En 1988, Rolex commence à utiliser le calibre El Primero pour équiper sa Daytona, dans le cadre d’un contrat de fourniture de dix ans. C’est la consécration par les pairs : la marque la plus puissante du monde choisit un mouvement Zenith pour son chronographe le plus iconique. Sans Charles Vermot, la Rolex Daytona automatique n’aurait tout simplement pas existé sous cette forme.

La crise du quartz dans l'horlogerie suisse

L’ère LVMH (1999 à aujourd’hui)

En 1999, Zenith est rachetée par LVMH. Le groupe de Bernard Arnault apporte les ressources financières qui manquaient à la manufacture : investissements dans un nouveau bâtiment au Locle, développement de nouveaux calibres, marketing international, positionnement de Zenith comme manufacture de chronographes haute performance. La production passe de quelques milliers de montres par an à la fin des années 1990 à environ 25 000 à 30 000 aujourd’hui.

L’intégration dans un groupe de luxe de cette envergure a ses avantages et ses inconvénients. Côté positif : Zenith dispose enfin des moyens de ses ambitions techniques, et la marque bénéficie d’une visibilité que sa taille seule n’aurait jamais permise. Côté négatif : la stratégie a parfois manqué de constance, avec des repositionnements successifs et des changements de direction créative qui ont brouillé l’image de la marque pendant les années 2010. Zenith a mis du temps à trouver le bon équilibre entre héritage El Primero et modernité.

Depuis quelques années, la ligne semble plus claire. La collection s’organise autour de quatre piliers. La Chronomaster, vaisseau amiral de la marque, abrite l’El Primero dans ses différentes déclinaisons, avec le cadran tricolore iconique qui est devenu l’un des codes visuels les plus reconnaissables de l’horlogerie contemporaine. La Defy explore le versant moderne et technique, avec des innovations comme l’oscillateur Defy Lab (2017) vibrant à 15 Hz, soit 108 000 alternances par heure, ou le Defy 21 capable de mesurer au centième de seconde grâce à une double chaîne cinématique. La Pilot prolonge l’héritage des montres d’aviateur Type 20 créées pour l’armée de l’air française. Et l’Elite propose des montres habillées classiques à mouvements ultra-plats, pour ceux qui veulent du Zenith sans chronographe.

Zenith Defy Skyline Chronograph Skeleton

Les innovations récentes : toujours plus vite, toujours plus précis

Si l’El Primero originel mesurait au dixième de seconde grâce à ses 36 000 alternances par heure, Zenith a continué à repousser cette frontière. Le Defy Lab, présenté en 2017, remplace le balancier-spiral traditionnel par un oscillateur monolithique en silicium vibrant à 15 Hz (108 000 alternances par heure), atteignant une précision théorique de 0,3 seconde par jour. C’est une rupture technologique fondamentale : l’oscillateur n’a besoin d’aucune lubrification, ne craint pas les champs magnétiques et conserve ses propriétés bien plus longtemps qu’un spiral classique.

Le Defy 21, sorti en 2018, propose un chronographe avec double chaîne cinématique : un mécanisme pour les fonctions horaires (battant à 5 Hz) et un second pour le chronographe (battant à 50 Hz, soit 360 000 alternances par heure), permettant la mesure au centième de seconde. Deux balanciers, deux échappements, deux fréquences dans le même boîtier. C’est spectaculaire sur le plan technique, et visuellement fascinant quand on observe l’aiguille du chronographe parcourir le cadran à une vitesse vertigineuse.

Ces développements confirment que Zenith, malgré les turbulences stratégiques des années LVMH, reste fidèle à son ADN : la quête de la précision chronométrique poussée dans ses derniers retranchements. C’est une obsession qui remonte à Georges Favre-Jacot et à ses 2 300 prix d’observatoire. L’El Primero en était la première grande expression. Le Defy Lab et le Defy 21 en sont les dernières. Le fil ne s’est jamais rompu, même quand il a fallu un horloger désobéissant pour le maintenir.

Zenith El Primero 21

Logo Zenith


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