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CIRER SES CHAUSSURES COMME OLGA BERLUTI

Rolex Oyster Story

On dit que l’élégance commence par les pieds. Je dirais plutôt qu’elle s’y achève : vous pouvez soigner tout le reste, une paire négligée annule l’addition. Je passe donc chez mon coiffeur tous les mois, et mes chaussures passent à la case cirage toutes les semaines. C’est un rituel, presque une hygiène. Et s’il faut apprendre un rituel, autant le faire auprès de celle qui en a fait un art : Olga Berluti, la femme qui a appris à toute une génération d’hommes à regarder leurs souliers autrement.

Olga Berluti, celle qui a fait du soulier un récit

La maison Berluti, c’est d’abord une histoire italienne échouée à Paris. Alessandro Berluti, bottier né à Senigallia, ouvre son atelier au 26 rue Marbeuf en 1895 et habille rapidement les pieds de l’élite parisienne. Mais la légende, la vraie, commence avec Olga Berluti, née Squeri, entrée dans l’atelier familial pour y apprendre le métier et qui en deviendra la directrice artistique pendant près de quarante ans, des années 1960 jusqu’au début des années 2000.

Son coup de génie ne fut pas seulement technique. À une époque où le soulier masculin se déclinait en noir, en marron, et puis c’était à peu près tout, elle invente la patine : une coloration du cuir appliquée à la main, jusqu’à une dizaine de couches de pigments, qui donne à chaque paire des transparences et des nuances impossibles à reproduire. Pour la porter, il lui fallait un cuir docile. Elle met au point le Venezia, peau brute qui boit la couleur et se bonifie pendant des décennies. Andy Warhol, fidèle de la rue Marbeuf, en aurait possédé plus de cent paires ; elle lui dédiera d’ailleurs un mocassin, l’Andy, devenu culte. Truffaut, Yves Saint Laurent, Sinatra figurent aussi au registre.

Mais sa vraie invention, celle qu’on lui vole sans le savoir aujourd’hui, c’est le récit. Avant elle, une chaussure se vendait. Après elle, une chaussure se raconte. C’est ce déplacement qui nous intéresse ici, parce qu’il a fait du cirage non plus une corvée du dimanche soir, mais un moment qu’on attend.

La patine, ou pourquoi un Berluti ne ressemble à aucun autre

Comprendre la patine, c’est comprendre pourquoi on cire. Il y a la patine naturelle, celle que le temps dépose sur n’importe quel cuir bien entretenu, et la patine travaillée, celle qu’Olga Berluti a théorisée : on applique pigments et crèmes par couches successives pour creuser des contrastes, foncer les contreforts, éclaircir les pointes. Le résultat n’imite pas le temps, il le met en scène.

Chez Berluti, le rituel commence dès l’achat avec la « première patine » : on rapporte ses souliers en cuir Venezia après une quinzaine de portés, avant la moindre crème, pour que la maison fixe la couleur en tenant compte des plis de marche déjà formés. Autrement dit, on patine d’après votre démarche. Aucun de vos souliers ne ressemblera jamais à ceux du voisin. Pour le reste de nos paires, plus modestes, le principe reste le même : un cuir entretenu vieillit, un cuir négligé s’use. La nuance fait toute la différence.

Le Club Swann et les cirages au clair de lune

C’est là que ça devient déraisonnable, et c’est précisément pour ça que c’est bon. Olga Berluti fonde le Club Swann (ci-dessous), baptisé d’après le personnage de Proust, cercle aussi privé qu’informel où des messieurs se retrouvaient en nocturne pour entretenir leurs souliers ensemble. Au programme, selon la mythologie maison : du champagne millésimé passé sur le cuir clair, dont le sucre nourrirait la peau, un grand Bordeaux pour les cuirs sombres, et un séchage à la lueur de la lune, qu’Olga jurait avoir vue agir sur la dépigmentation du cuir.

On peut sourire. On aurait tort de s’arrêter là. Derrière la poésie, il y a une idée juste : cirer ses chaussures n’est pénible que tant qu’on le vit comme une obligation. Faites-en un rituel, un verre à portée de main, un disque qui tourne, et la corvée devient un plaisir un peu vieux jeu dont on ne se lasse pas. Olga, elle, cirait en musique classique. Libre à vous de préférer autre chose.

Le matériel pour cirer comme il faut

Inutile d’une malle entière. Un bon nécessaire tient dans une boîte, et se garde dix ans. Voici ce qui compte vraiment :

  • Des embauchoirs en cèdre. Ils maintiennent la forme, absorbent l’humidité et parfument le cuir. À glisser dès que vous retirez vos chaussures, pas seulement pour cirer. Voir chez Bexley / Delfa Consul / 5 paires cher Langer & Messmer / Monsieur Chaussure.
  • Deux brosses. Une en crin pour épousseter avant de commencer, une à reluire pour faire monter la brillance après le cirage. Voir chez Amazon
  • Des chiffons de coton. Les fameuses pattes qu’Olga enroule autour des doigts. Un vieux tee-shirt en coton fait parfaitement l’affaire.
  • Un lait nettoyant et une crème nourrissante. Le premier décape le vieux cirage et la poussière logée dans les pores, la seconde redonne souplesse et couleur. Saphir Médaille d’Or et Famaco sont les deux références françaises.
  • Un cirage de qualité. Idéalement assorti à la teinte du cuir, ou incolore pour ne pas prendre de risque. Saphir Médaille d’Or / Famaco
  • Une vieille brosse à dents. Pour atteindre la trépointe, cette couture qui relie l’empeigne à la semelle, là où le cirage classique ne passe pas.
  • Un peu d’eau glacée. L’ingrédient secret du glaçage, dont on reparle plus bas.

Pour aller plus loin sur l’équipement, j’ai détaillé ailleurs les dix accessoires qui changent vraiment la donne.

La méthode pas à pas, à la Berluti

La méthode de celle qui a chaussé Andy Warhol tient en quelques gestes. Le principe à retenir, celui qu’elle répète : le travail se fait avec des chiffons enroulés autour des doigts, et le mouvement doit être généreux, puissant et circulaire. C’est le mouvement qui produit la chaleur, et c’est la chaleur qui efface les plis et fait pénétrer la matière dans le cuir.

  1. Mettez les embauchoirs. Le cuir doit être tendu, sinon vous cirez des plis.
  2. Époussetez. Brosse en crin, pour ôter la poussière qui rayerait le cuir au moment du cirage.
  3. Nettoyez au lait. Sur un chiffon, en mouvements circulaires, pour retirer le vieux cirage et rouvrir les pores.
  4. Nourrissez à la crème. Une noisette, fine, qui rend au cuir sa souplesse et ravive la couleur. On laisse pénétrer quelques minutes.
  5. Cirez en couches fines. Toujours ce geste circulaire, généreux sur l’imperméabilisation. Mieux vaut deux couches légères qu’une épaisse qui étouffe.
  6. Faites reluire. Brosse à reluire, mouvements rapides, jusqu’à voir le cuir prendre vie.
  7. Glacez. Une noisette de cirage sur le chiffon, quelques gouttes d’eau bien glacée, et le même mouvement circulaire jusqu’à voir le bout du soulier prendre le miroir. C’est l’étape spectaculaire, celle qu’on néglige à tort.
  8. N’oubliez pas les lacets. En cuir, ils aiment aussi la cire. Méfiance toutefois, un lacet trop chargé tachera vos doigts au matin.

Si vous voulez le détail technique, étape par étape et sans la mise en scène, j’ai écrit un guide entièrement consacré à comment bien cirer ses chaussures pour homme. Considérez cette page-ci comme la version Berluti, et celle-là comme le mode d’emploi.

Crème ou cirage : le faux débat

La question revient à chaque fois, et la réponse est moins binaire qu’on ne croit. La crème nourrit et colore ; sauter cette étape, c’est voir la teinte de ses chaussures s’éteindre saison après saison. Le cirage, lui, protège et fait briller. Les deux ne s’opposent pas, ils se complètent.

Un bémol tout de même, et plusieurs cordonniers me l’ont répété : la cire en excès empêche le cuir de respirer. Si vous ne devez retenir qu’une chose, c’est qu’on crème toujours, et qu’on cire avec mesure. Le réflexe d’en mettre une grosse couche « pour bien faire » est exactement celui qui finit par étouffer le cuir.

Entretenir ses souliers au quotidien

Le grand cirage hebdomadaire ne sert à rien si le quotidien est négligé. Trois habitudes suffisent.

  1. Mettez vos embauchoirs systématiquement, dès que vous déchaussez : c’est le geste le plus rentable de tous.
  2. Laissez reposer vos paires un jour entre deux portés, le temps que le cuir évacue l’humidité ; rien n’use une chaussure comme le fait de la porter deux jours d’affilée.
  3. Et passez un coup de brosse rapide le matin, comme on se recoiffe.

Les erreurs qui ruinent une belle paire

  • Sécher près d’un radiateur. La chaleur brutale dessèche et craquelle le cuir. On sèche à température ambiante, embauchoirs en place.
  • Cirer un cuir sale. C’est emprisonner la poussière sous la cire. On nettoie d’abord, toujours.
  • Noyer le cuir sous le cirage. Voir plus haut : la mesure prime sur la générosité.
  • Oublier la trépointe. C’est elle qui prend l’eau en premier. La brosse à dents est là pour ça.

Daim, nubuck et cuirs particuliers

Tout ce qui précède vaut pour le cuir lisse. Le daim et le nubuck, eux, ne se cirent jamais, sous peine de les ruiner. On les traite à la brosse crêpe pour relever le poil, et à l’imperméabilisant en spray pour les protéger. Quant à une paire véritablement patinée, façon Berluti, on l’entretient avec une main légère pour ne pas écraser le travail de couleur, et on la confie à la maison pour les soins lourds. Le reste de notre vestiaire, en revanche, attend sagement votre chiffon.

Vos questions sur le cirage des chaussures

À quelle fréquence faut-il cirer ses chaussures ?

Un cirage complet par semaine pour une paire portée régulièrement, complété d’un coup de brosse quotidien. Tout dépend de l’usage et de la météo : un hiver pluvieux réclame plus d’attention qu’un été sec.

Comment faire briller le bout de ses chaussures comme un miroir ?

C’est le glaçage : une fine couche de cirage travaillée au chiffon avec quelques gouttes d’eau glacée, en petits cercles, jusqu’à obtenir un effet miroir. Il faut un peu de patience, le résultat est spectaculaire.

Crème ou cirage, que choisir ?

Les deux. La crème nourrit et ravive la couleur, le cirage protège et fait briller. On crème systématiquement, on cire avec modération.

Peut-on cirer des chaussures en daim ?

Non. Le daim et le nubuck s’entretiennent à la brosse crêpe et à l’imperméabilisant en spray. Le cirage les abîmerait définitivement.

Quel cirage choisir pour ses chaussures en cuir ?

Saphir Médaille d’Or et Famaco sont les deux valeurs sûres françaises. On choisit la teinte la plus proche du cuir, ou un incolore pour ne prendre aucun risque.

Tout un art, vraiment. Et le genre d’art qui se pratique un verre à la main, sans se presser. A vous de jouer, et surtout prenez-y du plaisir, au moins autant qu’Olga.

Arnaud

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